Alix et Matthieu : Avant 30 ans, ils ont décidé d’arrêter de travailler

Il est urgent de réduire le temps de travail.

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons d’Alix et Mathieu. Le refus du travail concerne une minorité de personnes mais interroge beaucoup. Qui sont ceux, qui par conviction, rejettent le monde du travail actuel ? Que font-ils ? A quels changements aspirent-ils ? Rencontre avec deux d’entre eux, Alix et Matthieu.

“Lutter n’est pas forcément une activité qui fait plaisir.”

Alix et Matthieu, trentenaires, ont arrêté de travailler. Après quelques expériences professionnelles en logistique puis dans l’associatif, Alix est devenu militant à temps plein il y a 3 ans. Matthieu a pris « sa retraite » à 28 ans après avoir travaillé dans l’ESS. « Par provocation et pour interpeler, je dis que j’ai pris ma retraite mais finalement il n’y a pas de mot pour décrire ma situation. » L’un comme l’autre dénoncent l’absurdité du monde du travail actuel et œuvrent pour des changements. Alix passe du temps sur des Zad (zones à défendre) comme le Surf Park de Saint-Père-en-Retz ou Le Carnet à Frossay et dans des collectifs.

« Lutter n’est pas forcément une activité qui fait plaisir, on n’a pas le choix. Il le faut sinon notre société serait clairement différente, pire. Si nous avons des droits sociaux, la sécurité sociale, les congés payés, une retraite… c’est parce qu’il y a eu des militants qui ont passé du temps à exiger ces droits. Militer est utile socialement et si tout le monde luttait à sa mesure, nos combats seraient plus efficaces. »

“Aujourd’hui on est dans la relance économique à outrance.”

Matthieu est également dans une forme de lutte contre la centralité du travail dans nos vies qui nous empêche de nous définir autrement. Il a cofondé quatre associations (Cojob, les Charlatans, les Têtes Chercheuses et le collectif Travailler Moins) pour aider les chômeurs à bien vivre cette période, pour accompagner jeunes et moins jeunes dans un projet professionnel qui a du sens et enfin pour encourager la réflexion autour du dé-travail.

« Il est urgent de réduire le temps de travail pour des questions de santé mentale et physique ! Ainsi que pour des questions de répartition de l’emploi disponible. Bien sûr cela veut dire revoir notre rapport à l’argent, à la réussite sociale, au temps. » Il promeut d’autres formes de management, un plafonnement des salaires, du temps partiel pour reprendre la main sur son temps libre. « Je n’ai pas de solution miracle mais essayer autre chose serait le début d’une solution. Aujourd’hui on est dans la relance économique à outrance. »

“Quand on a de l’argent, on n’a plus besoin des autres.”

Il partage avec Alix l’idée de vivre avec moins, dans un esprit de sobriété, de partage, de lutte contre les inégalités. Le militant se revendique anarchiste et prône une abolition du travail marchand et une organisation collective. « Quand on a de l’argent, on n’a plus besoin des autres. L’anarchisme est le mode d’organisation d’une famille ou d’un groupe d’amis, on se rend des services, on est solidaire, il suffit d’étendre cette logique à des cercles plus larges. »

L’un – Alix- a les cheveux longs et une barbe, une tenue décontracte, un débit de parole tranquille, correspondant à l’image classique du zadiste. L’autre – Matthieu – est avenant, charismatique, a la blague facile et connaît bien son discours. Tous deux vivent du RSA et l’assument. Ils le considèrent comme un revenu universel qui leur permet de lutter pour un monde meilleur. D’ailleurs ils n’ont pas besoin de plus, vivant de façon simple mais surtout en mutualisant et en partageant avec les amis, les voisins…

“Plus on vieillit, plus on fatigue et moins on récupère vite.”

Trentenaires sans enfants, ils conviennent malgré tout que leur mode de vie peut être plus difficile à maintenir avec une famille. « J’ai un idéal de vie, une petite maison à la campagne avec un ou deux enfants, imagine Matthieu. Il faudra faire des concessions, je ne suis pas figé. Mais je me projette peu sur le long terme, je trouve ça ridicule. Notre monde va être bouleversé dans les années à venir, dans tous les secteurs donc je préfère me focaliser sur les 6 prochains mois. »

Sur les Zad qu’Alix a cotoyés et fréquente, les trentenaires sont assez rares, la moyenne d’âge se situe plutôt dans la vingtaine. Des familles passent mais le week-end. « Plus on vieillit, plus on fatigue et moins on récupère vite. C’est un milieu où l’on opère dans l’instant présent, tout est très spontané, avec l’âge et les enfants ça devient plus difficile à gérer. » Alix ne se voit pas pour autant arrêter d’aller sur les Zad mais peut-être moins longtemps pour être davantage dans la coordination de collectifs, dans l’organisation. Lui non plus ne réfléchit pas à long terme et ne s’inquiète pas de l’avenir.

“La solidarité est naturelle et très forte.”

« Paradoxalement nous sommes plus en sécurité que les personnes qui ont de l’argent car notre sécurité c’est notre réseau. Tant qu’on est dans un collectif, on aura toujours un lieu pour se poser, de la récup pour manger, des gens sur qui compter. La solidarité est naturelle et très forte. »


Les deux jeunes hommes ont fait face à l’inquiétude de leurs parents quand ils ont pris cette décision radicale d’arrêter de travailler. Les voyant se débrouiller, l’inquiétude a laissé place à l’incompréhension. « Symboliquement, ce n’est pas tous les jours évident à vivre, précise Matthieu. Il y a une pression familiale, sociétale, institutionnelle et aussi liée au futur pour rendre viable la démarche. »

“J’ai aussi envie d’une activité manuelle qui mobilise mes mains et moins mon intellect.”

Idéalistes et passionnés, Alix et Matthieu évoquent leur quotidien bien rempli qui parfois les fatiguent. « Lutter demande beaucoup d’énergie car on vit en collectif, on n’a pas vraiment de temps de pause, de temps personnel, on ne s’arrête jamais, explique Loïc. Je fais attention à ne pas m’épuiser. » Il prend donc des vacances régulièrement pour vagabonder en vélo, aller voir les amis et se reposer. 

De son côté, depuis 5 ans, Matthieu se triture le cerveau et plaide pour que les gens changent de vision. Il a aussi coécrit un livre sorti en 2021 Va te faire vivre. « J’ai l’impression d’avoir fait le tour, j’appelle à des relayeurs. J’ai aussi envie d’une activité manuelle qui mobilise mes mains et moins mon intellect.» Déviation en vue ?

©D.R.

Par Nolwenn Perriat.

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