Anne-Lise Gibbons, l’ingénieuse pizzaïola à vélo

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La « cuisine-en-riant » avec Grand-Ma et ma mère a été une des meilleures écoles de la vie.

Think out of the box et go for it, deux adages qui résument bien l’état d’esprit dans lequel j’ai grandi. Née en Californie d’un père canadien et d’une mère française, je suis arrivée à 4 ans en France. J’y ai grandi dans un cadre idyllique. Je n’aimais pas vraiment l’école « à la française ». Rester assise de 8h à 18h à écouter chaque professeur débiter son programme m’ennuyait ferme. Heureusement, ma mère savait éveiller ma curiosité. Avec elle, j’ai utilisé la lavande du jardin pour orner ma fiche de lecture sur La Gloire de mon père, fabriqué du papier maison pour un dossier sur le recyclage, et confectionné moult gâteaux avec un talent… croissant.

La main à la pâte 

Adolescente dans les années 2000, j’ai multiplié les expériences pour trouver ma place dans un monde dont je voyais surtout le chaos après le 11 septembre et la rapide évolution avec l’avènement d’Internet. A 15 ans, j’ai participé à un chantier de réfection d’un rempart à Saint-Victor-La-Coste, en Provence. Là-bas, j’ai formé un duo avec un policier anglais retraité de 85 ans. Nous étions inarrêtables et diablement efficaces : à lui l’organisation stratégique (la tête), à moi la reconstruction du rempart (les mains). J’ai vraiment compris là l’intérêt du travail en équipe et le bonheur de voir surgir le résultat concret de son labeur. En une semaine, nous avons déterré un rempart en ruine et reconstruit un pan splendide de l’édifice.

Grâce à mes résultats scolaires, j’ai pu étudier en école d’ingénieur, avec l’idée de gérer des chantiers relevant des Monuments Historiques (j’avais pris goût à la préservation du patrimoine). J’étais bien partie en 2006 à faire de la taille de pierre sur la tour nord de Saint-Sulpice, mais la crise de 2008 a changé la donne. Je me suis retrouvée en 2011 à Toulouse chez Bouygues Construction, à gérer la construction de logements collectifs. Il fallait abattre du travail, faire du chiffre et ne pas poser de questions. Alors, quand en 2014 s’est présentée l’opportunité de travailler dans une PME familiale comme technico-commerciale dans l’acoustique des bâtiments, j’ai sauté sur l’occasion.

Le cycle de la vie

J’ai pu découvrir en profondeur l’Occitanie, rencontrer des gens de tous milieux, apprendre à déterminer les vrais besoins des clients et développer une qualité d’écoute de bon niveau (mieux vaut savoir tendre l’oreille quand on traite de problèmes de résonance !). Mais après 4 ans, ma motivation s’est délitée : peu de perspectives d’évolution, absence de travail manuel, un produit (panneau acoustique) qui change peu dans un monde qui change vite…

Deux événements ont tout changé : d’abord une malencontreuse chute d’échelle qui a sonné comme un réveil psychologique ; passée près de la mort, j’ai pris conscience ce jour-là que la vie peut basculer d’un coup. S’est ajouté le décès de mon adorée Grand-Ma du Canada : je ne voulais pas que disparaissent sa joie de vivre, son art de réunir les gens les plus divers et son don pour la convivialité. J’avais envie de reprendre son flambeau. Elle était une maestro de la cuisine, elle savait déterminer par un frôlement de doigts si sa pâte à kiffles (sorte d’exquis croissant croate) était prête ou devait reposer encore un peu : pour moi, tout cela était magique et la relève devait être assurée.

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Pizza petite reine

La « cuisine-en-riant » avec Grand-Ma et ma mère a été une des meilleures écoles de la vie. Mettre la main à la pâte, dans tous les sens du terme, m’a toujours été nécessaire et naturel. J’ai aimé les stages de boulangerie auxquels je n’ai pas hésité à consacrer mes loisirs. Je ne voulais pas de rupture brutale avec mon travail salarié. J’ai donc décidé de lancer mon entreprise à petite échelle, avec les moyens du bord.

Je n’avais rien à perdre à réaliser des pizzas avec un petit four portatif lors du vide-grenier de mon quartier. C’était plaisant et instructif de recueillir en direct les retours des clients : « C’est super ! La pâte est très bonne ! On aime bien votre petit four où on voit cuire la pizza ! On vous en reprendra deux de plus, les petits ont tout mangé ! » J’ai pris conscience que des inconnus pouvaient goûter un moment de bonheur grâce à une pizza créée de mes mains. Ainsi est né Pizzavelo.

Plutôt que de rédiger 10 pages de business plan, j’ai opté pour la stratégie essai/erreur. Chaque événement et retour client est propice à l’apprentissage et à la progression pas-à-pas. Je réinvestis l’argent gagné dans du matériel, du graphisme, des photos. Pour payer mes dépenses personnelles, j’ai gardé mon travail dans le bâtiment, en tant qu’indépendante : la motivation était revenue car j’avais retrouvé une raison d’être à ce travail et comblé le manque de travail manuel grâce à Pizzavelo.

Transmettre l’étincelle

Je vois l’entrepreneuriat comme un jeu où l’on doit sans cesse s’adapter, trouver sans délai des réponses à toutes sortes de problèmes et se pourvoir d’une bonne dose de résilience ! Ainsi, quand la crise du Covid a vidé en moins de 24h tout mon agenda de 2020, j’ai dû trouver une solution pour payer les charges de l’entreprise : j’ai transformé mon garage en fournil et mis en place de la vente à emporter dans mon quartier. Les événements étaient limités à 6 personnes ? Je les ai remplacés par des ateliers pour apprendre à faire la pâte et cuire sa pizza. Pizzavelo répondait ainsi toujours à sa raison d’être : créer du bon, transmettre la joie, donner envie.

Aujourd’hui je suis heureuse de prodiguer des conseils aux participants lors des ateliers pour qu’ils puissent créer en toute autonomie des pizzas à leur sauce. C’est un peu comme être la professeure qu’enfant, j’aurais rêvé de fréquenter et que j’ai eu en quelque sorte grâce à ma mère et ma Grand-Ma qui m’ont tant inspirée. 

Pizzavelo et moi espérons communiquer la petite étincelle qui fera que d’autres, femmes en particulier, donneront libre cours à leurs envies et oseront réaliser leurs projets, même s’ils paraissent fous aux yeux de certains : c’est ainsi qu’on peut façonner, chacun à sa manière, de quoi changer le monde.”

Écrit par Laurène Loth.

©-Laura-Trujillo
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