Arthur Brac de la Perrière, l’artisan philosophe

À l'occasion de la sortie de notre quatrième magazine, nous vous proposons de découvrir l'un de ses articles. Il a quitté un emploi de bureau pour travailler sur des chantiers. Tour à tour apprenti maladroit, plaquiste aguerri, entrepreneur et auteur (L’Entrepreneur philosophe, éditions Les Passionnés de Bouquins), cet homme engagé a décidé de ne rentrer dans aucune case.

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« On oppose souvent métiers manuels et intellectuels, c’est une vision erronée. Sur un chantier, il faut penser. » Arthur Brac de la Perrière est assis devant sa bibliothèque, la tête entre les essais de philosophie et les ouvrages pratiques dédiés à la rénovation énergétique. Tout de vert vêtu, il apparaît comme un homme cohérent, qui a su mettre ses actions en accord avec ses valeurs. Mais il n’en a pas toujours été ainsi pour ce quadra au parcours atypique.

Né à Lyon, Arthur suit d’abord un parcours académique classique. Il commence par une prépa HEC et poursuit avec une école de commerce. Là-bas, il explore le marketing et la finance. Sa carrière débute dans une multinationale, mais il ressent très vite un décalage profond entre ses convictions et les objectifs de l’entreprise. Engagé en parallèle comme bénévole au Samu social, un sentiment d’absurdité s’installe. « On prenait l’avion pour une réunion de deux heures à Munich. J’avais l’impression de participer à l’effondrement du monde. » Cette prise de conscience renforce son désir de changement.

Ce n’est pas une goutte d’eau mais des milliers qui vont faire déborder le vase, lorsqu’il peine à trouver des artisans pour réparer sa maison. À ce moment-là, il réalise qu’un besoin criant de main-d’œuvre existe dans le bâtiment. Il découvre qu’il est possible de concilier savoir-faire manuel, engagement social et intérêt pour l’écologie. « Le bâtiment représente 45 % du sujet de l’énergie en France, avec les enjeux de la rénovation et de l’isolation, et son impact social est immense. »

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Alors, quand son employeur lui propose un poste de directeur financier à Dubaï, il décline : il sera plâtrier-peintre. Dont acte. « Ce virage a été possible parce que ma femme avait un bon salaire fixe, ce qui permettait de sécuriser la famille, explique Arthur Brac de la Perrière. On avait deux enfants, un troisième en route ; elle avait épousé un profil HEC en costume-cravate et elle se retrouvait avec un gars du bâtiment qui gagnait à peine le Smic… »

De retour à Lyon, où il souhaite s’installer, il rencontre un artisan prêt à l’embaucher comme ouvrier non qualifié. C’est le début de l’apprentissage sur le tas, dans les règles de l’art. « Les premières semaines, j’étais le boulet du chantier. Planter ma première vis m’a pris dix minutes et mes collègues étaient morts de rire. Mais sur un chantier, même quand on ne sait pas grand-chose, on peut vite se rendre utile. Pendant sept mois, j’ai appris plein de choses, à commencer par la culture du chantier — un autre monde que celui de la moquette épaisse et des conseils d’administration des grands groupes. »

En 2011, il reprend l’entreprise artisanale qui l’a formé. Ils sont quatre personnes à l’époque. L’entreprise est spécialisée dans la rénovation éco-responsable, et il la rebaptise MeTiista (qui signifie « artisane » en espéranto). Aujourd’hui, elle compte quarante salariés engagés dans une démarche respectueuse de l’environnement. Elle réalise 400 chantiers par an et affiche un chiffre d’affaires de 4,3 millions d’euros (2023). Sous sa direction, MeTiista devient aussi une société à mission, avec des objectifs clairs : améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments, réduire l’impact écologique des travaux et promouvoir l’inclusion sociale par l’apprentissage de personnes éloignées de l’emploi. « On a en permanence quatre ou cinq apprentis ».

« Je me sens aligné, ça n’a pas de prix. Mais je ne veux pas envoyer du rêve », tempère l’entrepreneur.
« Il y a de la pression et de l’inconfort dans l’entrepreneuriat. Quand j’ai commencé, on m’a posé trois questions un peu provocantes mais justes : “Est-ce que ta femme est d’accord ? Est-ce que t’as du pognon ? Est-ce que t’as la santé ? »

Son engagement et sa passion pour le métier l’amènent, il y a deux ans, à relever un nouveau défi en tant que directeur général de Dorémi, un programme de rénovation énergétique. « Après douze ans chez MeTiista, j’avais envie de passer à un autre métier dans la continuité de mes convictions. » Même si cela signifie un retour à des responsabilités plus administratives, Arthur reste néanmoins profondément connecté aux réalités du terrain. « Je suis revenu à du PowerPoint, mais je reste en lien avec le chantier et je découvre d’autres métiers : formation, bureau d’études, accompagnement des ménages pour bénéficier des aides… »

Arthur incarne aujourd’hui une vision concrète de la transition écologique, où économie et écologie peuvent — et doivent — coexister. « Tout reste à faire au niveau de la rénovation énergétique en France. On parle de sept millions d’habitations individuelles, ça donne le vertige. »

Pour apprivoiser ce vertige de l’inachevé, sport et écriture permettent à cet intellectuel des chantiers de garder le cap sur son grand projet.

À lire : L’Entrepreneur philosophe, d’Arthur Brac de la Perrière (éditions Les Passionnés de Bouquins).

Laurène Loth

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