Carole Cicciu, rebondir avec le sport

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J’ai pour projet de donner du sens à mes activités

“Je suis née en Bourgogne en 1989, d’un père italien apatride et d’une mère française de parents polonais. J’ai grandi au Creusot, une ville industrielle, dans un contexte international ; à la maison et avec mes amis dont tous les parents sont issus de l’immigration. Mes parents étaient brillants mais n’ont pas eu la possibilité de faire d’études. Ma mère est devenue infirmière et mon père serial-entrepreneur, à sa façon. Ma mère rêvait d’être chauffeur routier ou flic à moto, mon père d’être ingénieur automobile. Je suis la première de ma fratrie à avoir passé le baccalauréat.

Ma mère est féministe radicale, mais elle ne le sait pas. Ses expériences de vie ont défini sa pensée et mon éducation en fut empreinte.

J’ai commencé le sport très tôt. Il a défini mon rythme entre mes 4 et mes 18 ans. J’ai fait de la plongée sous-marine, du judo, de l’aviron, mais c’est à l’âge de 11 ans que j’ai vraiment trouvé ma place dans une discipline : le basket.

J’avais la bonne taille, le bon physique. Je n’étais pas adroite pour deux sous mais j’adorais ce sport et me faire de nouvelles copines.

Emploi du temps d’enfant-ministre

J’ai eu l’opportunité de faire sport-étude dès la sixième. Un entraînement par jour, parfois deux, des matchs le week-end. S’ajoutent à cela un cours de dessin hebdomadaire depuis mes 6 ans, un cours d’orgue électronique depuis mes 5 ans et la plongée en toile de fond. Les meilleures années de l’enfance. J’avance avec cet emploi du temps d’enfant-ministre, je fais parfois des crises d’angoisse lorsque j’ai trop de devoirs. Mais toutes ces activités me remplissent de joie. Je suis excellente à l’école, j’ai des amis géniaux, un amoureux qui joue au basket lui aussi, une vie rêvée.


Premier moment de rupture en seconde : une sombre histoire de cyber-harcèlement bien avant qu’on ne prenne cela au sérieux. En pleine crise d’adolescence, je perds mes amis, ma joie de vivre. Ma mère m’envoie en internat pour ma sécurité. Adieu dessin, adieu plongée, je suis en internat toute la semaine. Adieu basket, je refuse de rejoindre l’équipe de ma nouvelle ville car leur club ne me plaît pas.
Je passe tout de même le bac en section sport-étude donc je dois choisir une nouvelle discipline. J’opte pour la boxe française car l’entraîneur est réputé pour être un dur. Il m’a beaucoup fait grandir. C’est l’époque de Million Dollar Baby, je me projette. Je m’entraîne trois fois par semaine et progresse beaucoup. Les entraînements sont très physiques, cela me permet de trouver un équilibre ; je suis en section scientifique et la pression est élevée au lycée.

Du commerce aux Beaux-Arts

Je suis si heureuse dans cette ville loin de tout. Je me fais de nouveaux amis et je passe mon bac. Bien-sûr, je ne sais pas quoi faire de ma vie. Moi, je veux tout ; le sport, l’art, prendre la parole en public, changer le monde. Sauf que ce n’est pas possible, je dois choisir. Admise en hypokhâgne à l’école militaire de Saint-Cyr et en école de commerce à Paris, j’opte pour la seconde option. Ma chambre de bonne est à côté du Palais de Tokyo. J’y passe ma vie. J’ai d’excellentes notes mais je m’ennuie. La créativité me manque, même si j’adore le marketing. Et surtout, je me sens très mal dans cette école où (presque) tout le monde a un nom à particule. J’y passe un an avant de la quitter pour les Beaux-Arts. Je poursuis mes études, heureuse, en me déplaçant énormément en France et en Europe. Diplômée d’un Master en Design et d’un MFA en arts appliqués, j’arrive sur le marché du travail comme chargée de production dans un atelier de sculpture, puis comme directrice artistique des scénographies d’une marque de prêt-à-porter : j’ai fabriqué puis superviser la création des décors pour des vitrines de grandes maisons, comme celles des Galeries Lafayette Haussmann à Noël.

Je n’ai plus de vie

Nous sommes fin 2019, j’ai des perspectives de projets internationaux très intéressants mais je n’ai plus trop de vie. Je ne m’entends plus avec ma direction, je perds pied. Dieu merci, mars 2020 : le chômage partiel me permet d’avoir 4 jours pour moi par semaine. Je revis. Je fais du sport, je fais le point, je rêve. Tout à coup d’anciennes envies me reviennent. 

Entre autres, celle de retrouver cet équilibre de vie de l’enfance. Créativité, sport, musique. Donner du sens… Me vient l’idée de créer une équipe de basket féminin. Une équipe pour enfin jouer au basket dehors sans jouer avec des hommes  – l’occupation féminine des terrains est tellement marginale que beaucoup de femmes ne s’autorisent pas à jouer ; ni avec des hommes, ni seules.

En parallèle, au travail, mes projets sont arrêtés donc je travaille sur des initiatives RSE. Tout à coup, je me sens utile. Ces projets grossissent, la stratégie de l’entreprise progresse en ce sens.

J’aimerais ne faire que cela, mais le travail d’avant reprend. Un mois de “vie normale” et je suis mise en arrêt. Je n’arrive plus à suivre ce rythme, ni à subir les sautes d’humeur de ma direction. Dans le brouillard. Je ne dors plus. 

Diagnostic classique, c’est un burn-out.

Dribbler pour se retaper

Durant cette période, je sollicite une coach et une avocate. Je me retape et retourne travailler. De là, j’obtiens une rupture conventionnelle, je planifie une formation de responsable marketing et management commercial et je crée Comète Club, l’association de basket féminin et d’émancipation, nourrie par ma propre expérience de ce passage à vide. Le sport et le coaching m’ont sauvée, je suis persuadée que ça peut être utile à d’autres.

Quelques mois plus tard débutent simultanément ma formation et les entraînements de basket. Je traverse une première phase de montée en puissance. Comme lorsque je commence le basket à 10 ans, je me sens de nouveau à ma place. J’ai une vie aussi rythmée que lorsque j’étais enfant. Je me suis remise à la musique, je fais du sport, j’apprends, je prépare l’avenir avec une vision claire de là où je veux aller. J’ai pour projet de donner du sens à mes activités. De me servir de ce que j’ai vécu en entreprise pour faire progresser d’autres structures. De me servir de mon bon sens et de ce que j’apprends en formation pour développer et accompagner des projets… Je suis diplômée en 2022, au même moment où mon association reçoit le label ONU Femmes.

Aujourd’hui, nos entraînements ont lieu dans deux villes et nos ateliers sont toujours complets. Quant à moi, je débute un nouveau poste de responsable de la transition RSE et j’ai récemment intégré le Club des 300 femmes dirigeantes du Comité National Olympique et Sportif Français. Et j’espère ne pas m’arrêter là.”

©Photo : Jérôme Panconi

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