Londres, Paris, New-York : pendant des années elle n’a vécu que pour son métier qui était le seul but de sa vie, enchaînant des rythmes infernaux. Jusqu’au jour, où Céline Alix a décidé de vivre différemment quittant la robe et son « vernis social » pour devenir traductrice juridique au sein d’un réseau féminin qu’elle a initié.
« Nous étions toujours à fond dans notre bulle. C’était ça la réussite.«
Ainée d’une famille de trois enfants, Céline qui a toujours eu une passion littéraire s’est un peu cherchée lorsqu’elle a eu son bac en poche. Bilingue – elle s’était initiée à l’anglais lorsqu’elle avait vécu un an à Chicago quand elle était en classe de cinquième- elle se spécialise dans le droit de la propriété intellectuelle à Assas où elle décroche un DESS. Son père lui trouve un stage dans un cabinet d’avocats à Londres où son patron la recommande très vite à l’équipe parisienne : « J’ai été embauchée à condition de passer le concours d’avocat que je n’avais pas encore. J’ai quitté le cabinet pendant deux mois pour le préparer. Une fois admise, j’ai fait l’école du barreau en même temps que je travaillais.«
La suite ? Des journées plus que chargées qui s’allongent avec les dossiers. Le boulot qui prend le dessus sur la vie privée. Un petit copain qui ne comprend pas pourquoi elle rentre à deux, trois heures du matin, où rate un dîner que le couple organise. « Nous étions jeunes, et nous dînions le soir au bureau avec une pizza. Parfois encore vêtus de nos vêtements de la veille ! Ce rythme effréné nous paraissait normal ! Nous étions toujours à fond dans notre bulle. C’était ça la réussite. C’était ça la vraie vie et je m’y sentais très bien. On ne se posait aucune question.»
J’étais comme l’héroïne d’une série de working girl
Aussi quand l’associé avec lequel Céline travaille lui propose de le suivre dans un cabinet américain et d’aller passer 6 mois au siège de New-York, elle n’hésite pas une seconde et part découvrir la vie dans une vraie law firm outre-Atlantique. De son bureau au 44 ème étage, elle surplombe la ville, et elle bosse encore plus ! Elle se souvient : « La cafétéria était ouverte 24h/24. Le cabinet était équipé de douches, et il y avait même deux équipes de secrétaires : celles qui travaillaient de jour et celles qui prenaient le relais de nuit. On pouvait vivre au bureau ! Le délire de travail était poussé à l’extrême donnant l’impression de ne jamais pouvoir s’arrêter. C’était le Graal, je travaillais dans le monde des affaires et à NY. J’étais comme l’héroïne d’une série de working girl !«
Sauf que son corps commence à lui envoyer des signes de fatigue, des premières alertes. « C’est là que j’ai commencé à me demander combien de temps, j’allais tenir. Le déclic est venu par le physique. Les nuits blanches, c’est épuisant. Était-il vraiment nécessaire de passer toutes ses soirées au bureau ? Un autre mode de fonctionnement n’était-il pas possible ? Le doute s’est installé, il ne m’a plus jamais quittée. » Céline le reconnaît : « Il n’y avait plus de plaisir. Je ne voyais plus que l’absurdité du système... »
Retour à Paris où elle ne reste pas longtemps : Céline suit son nouveau compagnon à Washington où elle passe quatre ans à l’Ambassade de France : « J’ai découvert que l’on pouvait faire un job super intéressant avec des horaires normaux en travaillant normalement. » Un break salvateur loin des rythmes infernaux.
« J’étais encore plus déterminée à changer de vie. Aller vers le positif et le plaisir.«
Mais cette fois, au bout de deux mois, après avoir découvert que l’on pouvait travailler autrement, Céline souhaite donner un autre sens à sa vie. Elle réfléchit à son avenir et explique à son boss qu’elle souhaite faire de la gestion de savoir-faire juridique. Réponse cinglante : « Tu es en train de ruiner ta carrière ! ». J’étais en colère car je savais que l’on pouvait faire autrement. » La réaction d’une chasseuse de tête qu’elle consulte à la même période la blesse tout aussi profondément : « Avec ce choix, vous allez devenir un paillasson ! » Elle me signifiait que les gens allaient s’essuyer les pieds sur moi puisque j’avais décidé de ne plus être avocate…. C’était révoltant !«
Au bout d’un an, Céline découvre qu’une place se libérait à l’autorité des marchés financiers, une entité semi publique. « Cela me rappelait l’ambassade de France. Je l’ai obtenue. J’y suis restée un an et demi. Là pour le coup, la bureaucratie, la hiérarchie, m’ont vraiment pesé. J’avais besoin de liberté. » Au même moment, Céline perd sa meilleure amie dans un accident d’avion. « J’étais encore plus déterminée à changer de vie. Aller vers le positif et le plaisir.«
« J’ai toujours eu une passion pour les mots.«
Céline est alors âgée de 36 ans, lorsqu’elle démissionne pour se lancer en indépendante dans la traduction juridique. « Ma fille avait deux ans. J’ai décidé de me mettre à mon compte. Ce qui me plaisais dans le métier d’avocat, c’était l’écriture, la rédaction. J’ai toujours eu une passion pour les mots. Deux anciennes collègues avaient monté leur business de traduction juridique et elles s’en sortaient très bien. Je me suis lancée à mon tour. Dès le début, je ne voulais pas travailler de chez moi. J’avais loué un bureau dans un coworking. Les premières semaines, je ne recevais quasiment aucun appel ! Puis le boulot est arrivé grâce à mes deux anciennes collègues. J’ai envoyé des mails à mon réseau pour lui rappeler que que j’existais toujours… Les demandes ont continué d’affluer ».
« Il se trouve que je ne travaille qu’avec des femmes.«
Aujourd’hui, Céline n’a aucun regret. Elle gagne très bien sa vie, certes pas autant que si elle avait été associée dans un grand cabinet d’affaires américain, mais elle a acquis une liberté qui n’a pas de prix. « Je suis vraiment heureuse. Il se trouve que je ne travaille qu’avec des femmes. Nous sommes 8 traductrices, toutes anciennes avocates, toutes indépendantes. 1 850 avocats sortent de l’école du barreau de Paris, chaque année, 66% sont d’entre eux sont des femmes, mais dans les cabinets d’affaires, les femmes ne représentent que 17% des associés !«
« Nous sommes rassemblées au sein d’un réseau. Tout est facile, efficace, agréable. Je partage mon bureau avec l’une d’entre elles qui s’est mise à la poterie. Elle a installé une tour de potier dans le bureau, parfois elle tourne entre deux travaux de traduction ! » On est loin de la pizza et du retour en taxi, les yeux cernés à quatre heures du matin pour un réveil à 7 heures…. « Les femmes ont besoin de bouger, de passer d’une vie, d’une activité à l’autre.«
Quitter la profession a été difficile. « Je renonçais à mon statut. J’ai eu aussi l’impression de lâcher mes consoeurs et toutes les femmes qui avaient des métiers bien plus pénibles que le mien. Ce sentiment ne m’habite plus. Aujourd’hui je suis heureuse. Je suis contente d’aller au boulot, en totale harmonie avec mes convictions. Ma réussite c’est ça ! Il ne faut pas hésiter à suivre sa voie et dire « Merci mais non merci !«
Ps : Céline Alix est l’auteur du livre: « Merci mais non merci. Comment les femmes redessinent la réussite sociale » paru en février 2021 aux éditions Payot.
Tiré du Podcast réalisé et monté par Victoria Guillomon.
© DR
Par Nicolas Pigasse
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