« La crise de la quarantaine est une construction sociale, mais elle produit des effets bien réels »
Les Déviations : La crise de la quarantaine est-elle une fiction ou une réalité ?
Alexia Soyeux : C’est une construction sociale et culturelle. Donc oui, c’est un mythe au sens où c’est une idée collective, mais ce mythe a des effets concrets. Individuellement comme collectivement, on s’y confronte.
LD : Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire sur ce sujet ?
AS : Un déclic personnel. Il y a un peu plus de deux ans, je me suis demandé ce que serait la prochaine étape importante de ma vie, après la parentalité. J’ai cherché des ressources sur la quarantaine vues sous un prisme contemporain et féministe… et je n’ai rien trouvé. Alors j’ai creusé, et ce que j’ai découvert m’a semblé essentiel à partager.
LD : Et qu’en disent les études ? Existe-t-il vraiment une baisse du bonheur à cet âge ?
AS : C’est très débattu. Certaines études affirment qu’il y a une chute de la satisfaction autour de la quarantaine, d’autres non. Mais selon les recherches les plus solides, comme l’étude américaine Midlife in the United States, moins de 10 % des gens déclarent une baisse significative de bien-être. Ce n’est donc ni universel ni inévitable.
« À 40 ans, on regarde en arrière… et on questionne tout »
LD : Que se passe-t-il vraiment autour de 40 ans ?
AS : C’est un âge charnière. On réalise qu’on est statistiquement au milieu de notre vie, ce qui crée un vertige. C’est aussi un moment où la société attend de nous que toutes les cases soient cochées : couple, enfants, emploi stable, propriété… Si on les a cochées, on peut se demander : “Est-ce que ça me rend heureuse ?” Si ce n’est pas le cas, on peut se sentir illégitime, comme un adulte “raté”.
LD : Ce sentiment est-il le même pour les hommes et les femmes ?
AS : Non, c’est plus dur pour les femmes. Comme le dit la sociologue Cécile Charlap, à 40 ans, elles sont physiologiquement fertiles, mais socialement perçues comme stériles. Elles disparaissent peu à peu du regard masculin. Et elles cumulent souvent les rôles : mère, conjointe, aidante… tout en commençant à subir des discriminations liées à l’âge au travail. C’est une décennie chargée, voire éprouvante.
LD : Votre approche est très critique vis-à-vis de “l’économie du bonheur”. Pourquoi ?
AS : Parce que cette approche ignore les déterminants sociaux : genre, origine, classe… Elle prétend que tout le monde suit la même courbe en U du bonheur, quel que soit son contexte. C’est une vision très individualiste, voire néolibérale, où chacun serait seul responsable de son bonheur. Je trouve ça réducteur.
LD : Votre livre est écrit à la première personne. Pourquoi ce choix ?
AS : Parce qu’il est né d’une expérience intime. Je voulais assumer mon point de vue situé : je suis une femme blanche, valide, relativement privilégiée. Et ce récit personnel m’a aussi aidée à prendre des décisions concrètes dans ma vie. C’est un livre qui mêle l’intime, le politique et le collectif.
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