« Diversité démographique ne signifie pas diversité cognitive »
Les Déviations : Qu’entend-on par diversité dans le monde de l’entreprise ?
Olivier Sibony : Souvent, on pense d’abord à la diversité démographique : genre, âge, origine. Mais on confond cela avec la diversité cognitive, c’est-à-dire la variété de façons de penser. Ce n’est pas parce qu’on a une femme noire et un homme asiatique dans un comité qu’on a nécessairement une diversité d’idées. Ce sont deux notions qu’il ne faut pas amalgamer.
LD : Les entreprises françaises sont-elles sincères dans leurs engagements ?
OS : Elles sont nombreuses à afficher des ambitions, à signer des chartes, à créer des postes dédiés. Mais les résultats ne suivent pas, surtout au sommet. Seulement 10 % de femmes PDG et 20 à 25 % dans les comités exécutifs. C’est peu, surtout comparé à d’autres secteurs comme la magistrature ou même la politique.
LD : La diversité améliore-t-elle la performance ?
OS : C’est un mythe. Aucune étude sérieuse ne prouve un lien direct entre diversité démographique et performance. Pire, continuer à utiliser cet argument affaiblit la cause. La vraie question est celle de la méritocratie : si, à l’entrée, on a 50 % de femmes, pourquoi seulement 10 % au sommet ? Cela signifie que les critères de sélection ne sont pas les bons.
« Il faut réformer les processus et non modifier les mentalités »
LD : Qu’est-ce qui freine la diversité en entreprise ?
OS : Le stéréotype du leader est très masculin : compétitif, ambitieux, sûr de lui. Cela pousse à sélectionner des profils sur la base de l’assurance plus que de la compétence réelle. Et les processus de recrutement, de l’annonce jusqu’à la négociation salariale, reproduisent ces biais.
LD : Des solutions concrètes pour y remédier ?
OS : Oui, elles existent. Interdire la négociation du salaire d’entrée, diversifier les shortlists, modifier le langage des offres d’emploi, ou encore recruter en « batch » pour éviter de copier le profil d’un prédécesseur. Il ne s’agit pas de faire disparaître les stéréotypes, c’est illusoire, mais de modifier les processus pour qu’ils ne puissent plus les renforcer.
« Il est temps d’expérimenter »
LD : Un message pour les entreprises ?
OS : Les politiques actuelles ne fonctionnent pas, mais il est possible de faire mieux. Il faut tester, se tromper, apprendre. L’objectif n’est pas de cocher des cases, mais de construire une vraie méritocratie. Et si on y parvient, la diversité en découlera naturellement.
Découvrez d’autres avis d’experts dans nos livres et magazines en vente sur notre site.