Et si l’écologie reconnaissait aussi ses victoires ?

EDITO. À l'occasion de la sortie de notre quatrième magazine, nous vous proposons de découvrir l'un de ses articles. Face à la gravité de la crise climatique, l’action écologique est souvent portée par l’urgence, la colère ou la peur. Mais pour agir durablement, ne faut-il pas aussi regarder ce que nous avons déjà surmonté ? Une écologie lucide, exigeante, mais non culpabilisante, est peut-être notre meilleure alliée.

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Nous vivons une époque inquiète. Le climat se dérègle, les forêts brûlent, les glaciers fondent, la biodiversité recule. Chaque nouveau rapport scientifique semble réaffirmer l’urgence. Et avec elle, une forme de lassitude ou de fatalisme. Avons-nous encore le pouvoir de changer les choses ?

Mais à force de scruter les symptômes du dérèglement, ne risquons-nous pas d’oublier ce que nous avons déjà réussi ? Car l’histoire de l’écologie, en Occident, n’est pas faite que de renoncements ou d’impuissance. Elle est aussi traversée de batailles gagnées — discrètes parfois, mais bien réelles.

Un passé idéalisé, une modernité diabolisée

On évoque souvent avec nostalgie un passé préindustriel plus “naturel”, comme si le monde d’avant polluait moins, vivait mieux, respectait davantage son environnement. C’est oublier que ce passé reposait sur des énergies diffuses, peu efficaces, souvent destructrices : le bois, comme source majeure d’énergie, causait une déforestation massive ; les villes suffoquaient dans la fumée et la boue ; les maladies se propageaient faute d’hygiène ou de soins.

C’est aussi oublier que cette époque ignorait la démocratie, les droits sociaux, l’égalité, et imposait aux plus modestes un quotidien de labeur harassant. L’abondance énergétique des XIXe et XXe siècles, certes carbonée, couplée à une mécanisation rapide du travail, a permis de moins solliciter l’énergie musculaire des êtres humains. Elle a ainsi amélioré les conditions de vie de millions de personnes. Elle a libéré des corps, du temps, des esprits — et fait disparaître, en Occident du moins, l’un des crimes les plus répandus sur notre planète depuis la nuit des temps : l’esclavage et ses formes atténuées, comme le servage ou l’exploitation des enfants. Par les progrès scientifiques qu’elle a rendus possibles, elle a également ouvert la voie à la prise de conscience écologique.

De vraies avancées, trop peu célébrées

Dire cela ne revient pas à nier l’urgence actuelle. Le changement climatique est un fait. Ses effets sont déjà visibles et nos marges de manœuvre se réduisent. Mais l’écologie gagnerait en efficacité si elle acceptait de reconnaître les progrès déjà accomplis. Car ils existent.

L’interdiction des CFC a permis de sauver la couche d’ozone. L’abandon du plomb dans l’essence a été une victoire sanitaire. L’amélioration de l’isolation thermique des logements a réduit nos consommations. En Europe, les émissions de CO₂ ont diminué depuis 1990, malgré la croissance démographique. Les énergies renouvelables progressent. Les voitures électriques se démocratisent. Et surtout, les mentalités évoluent.

Ces avancées sont imparfaites, incomplètes, parfois insuffisamment rapides. Mais elles sont là. Et elles montrent que le volontarisme politique, l’innovation technique et la mobilisation citoyenne peuvent, ensemble, produire des résultats concrets.

Pour une écologie de la confiance

Le catastrophisme paralyse. La culpabilisation isole. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une écologie de la confiance. Une écologie qui assume son exigence, mais qui ne tourne pas le dos à l’héritage des Lumières, au progrès, à la capacité humaine d’apprendre, d’adapter, de réparer.

Certains plaident pour une décroissance radicale. D’autres, dont je suis, croient à une voie qui concilie sobriété et innovation. Pas pour produire plus, mais pour produire mieux. Pas pour sanctuariser le passé, mais pour inventer un futur qui ne sacrifie ni la nature, ni l’humain.

Le progrès reste à inventer

Le monde d’hier était plus simple. Il était aussi plus dur, plus précaire, plus injuste. Le monde d’aujourd’hui est imparfait, mais il porte en lui une promesse : celle d’un progrès qui ne détruit plus, mais qui répare.
Ce progrès n’est pas garanti. Il ne dépend ni d’une technologie miracle, ni d’un sursaut moral généralisé. Il dépend de nous. De notre capacité à regarder lucidement la situation, sans baisser les bras. De notre volonté d’agir, non par peur, mais par espérance.

L’écologie entre dans l’âge de raison. Il est temps de lui donner les outils, les récits et la confiance qu’elle mérite.

Laurent Moisson

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