Elise Naccarato : « Ne pas faire de mal ne me suffit plus »

Aussi loin que mes souvenirs remontent, j’ai toujours eu l’envie de partir. Partir de cette zone périurbaine d’une banalité semblable à celles qui ont poussé comme des champignons dans les années 80-90. Partir de ce milieu ouvrier où des sacrifices permanents permettent d’accéder à une maison de lotissement dans un ennui simple et sans surprise. Avec des parents qui ont arrêté l’école avant le bac, les études m’ont paru être mon seul billet de sortie. Bac ES moyen en poche, je rejoins une licence de science politique un peu par hasard. J’aimais les sciences sociales et je pouvais partir à l’étranger en 3e année.

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La peur du chômage

Je finis mon cursus rapidement, à 22 ans, car la certitude d’un salaire régulier est ma seule voie d’émancipation. Mon enfance a été bercée par la peur du chômage. Les usines fermaient une à une dans la vallée de la Saône. Aussi, master en poche, l’objectif d’un CDI pour être « à l’abri » est une évidence.

Mâtinée de valeurs sociales grâce à une famille de délégués syndicaux et bénévoles associatifs, je cherche un travail qui ne repose pas sur l’exploitation des autres et rejoins le secteur coopératif.

Pendant 10 ans, je vais évoluer dans l’économie sociale et solidaire, dans une entreprise où il fait bon vivre, et grimper les échelons : d’attachée de presse je deviens responsable, passe à la direction générale puis au niveau international. Je me sens à ma place et je me dis que j’ai de la chance de travailler dans un secteur qui « ne fait pas du mal ».

Partir à tout prix

Mes 30 ans sonnent à la porte. Je m’interroge : qu’ai-je réalisé durant cette première décennie d’adulte ? Rien de significatif pour moi. Ce néant me saute à la gorge. Le besoin irrépressible et urgent de partir revient et me submerge. En quelques jours, je pose un congé sabbatique pour réaliser un tour du monde.

Je pars 10 mois sur les routes, logeant chez l’habitant. J’aimerais raconter que ce tour du monde par voie terrestre est un choix écologique mais non. En effet, sans économies, j’opte pour le moins cher. C’est toutefois durant ce voyage que j’ai mes premières prises de consciences environnementales fortes : autour du lac Baïkal, cette mer gelée en Sibérie intacte durant des millénaires et dont les habitants subissent de plein fouet une pollution importée. À bord des trains indiens, dont les bas-côtés sont des champs de plastique à perte de vue. Ces images me marquent mais le secteur environnemental me paraît trop éloigné de ma zone de compétences pour songer y travailler.

Quand je reviens 10 mois plus tard, le nouveau poste qu’on me propose coche toutes les cases d’un « beau poste ». Pourtant je m’y sens à l’étroit. Ne pas faire de mal ne me suffit plus, j’ai besoin d’utiliser 100% de mon temps pour quelque chose de positif. Dans quelle direction partir cette fois ? Je me sens bloquée, je n’ose pas quitter mon entreprise sans rien derrière.

Le risque et l’envol

Alors je mets en place un programme d’exploration, comme lorsque j’étais en voyage : je lis, j’écoute des podcasts, j’explore des pistes, je vais à des conférences, je rencontre des personnes et, de fil en aiguille, je tombe sur un programme d’un an de réorientation professionnelle vers les métiers à impact social et environnemental auquel je postule. Retenue, je poserai ma démission quelques heures plus tard.

Un choc pour certaines personnes de mon milieu d’origine. Quitter un CDI très bien rémunéré pour un CDD au salaire minimum, c’est incompréhensible. C’est difficile : alors que je suis dans une période d’excitation et de joie, mon choix est rejeté par une partie de mes proches.

Quand j’entre dans le programme, c’est dans le but de trouver LE job de mes rêves pour ne plus avoir à bouger. J’effectue deux missions de 6 mois au sein d’organisations à impact, complétées par des formations et du coaching. J’en sors, beaucoup plus sereine, en comprenant que LE job n’existe pas et que ma vie professionnelle sera un éternel cheminement. 

Je m’intéresse de plus en plus à la crise écologique et à ses impacts sociaux. Avec un camarade, nous créons l’association Yboo : un programme d’accompagnement à la transformation écologique et sociale avec une approche tête-cœur-corps qui nous permet de reconnecter la nature et les émotions.

CDI, du culte à l’envie

Au cours des années suivantes, nous emmenons des centaines de personnes en forêt et créons une communauté autour des enjeux écologiques et sociaux. Cette activité m’ouvre de nouvelles portes mentales : je ne suis pas obligée d’être salariée, je peux aussi monter mon projet. Cette révélation est un véritable bouleversement pour moi qui ai été élevée dans le culte du CDI et du salariat. Je deviens freelance et jongle entre plusieurs clients et projets, que je choisis en fonction de leur impact.

Deux ans plus tard, alors que mon activité est stable – j’ai un réseau de clients et me verse un salaire –, un ami m’envoie une offre d’emploi : « Je sais que tu ne cherches pas de taf mais on dirait que ce poste a été construit sur-mesure pour toi. » Ce poste allie mes compétences en gestion de projet et plaidoyer, et il est au cœur de ce qui m’anime depuis des années : les liens entre inégalités sociales et changement climatique. Je ne m’étais jamais projetée dans le monde des ONG mais j’ai l’impression que je pourrais être utile à cette place. Je postule et suis retenue.

Depuis deux ans, je travaille comme responsable de campagne climat chez Oxfam. J’ai le sentiment d’utiliser tout mon temps pour construire le monde auquel je crois. Je propose des idées, coordonne des actions, fait avancer des sujets de fond. Cet alignement avec mes valeurs a un coût : j’ai dû accepter de diviser mon salaire par deux par rapport à l’époque où j’étais dans le privé. C’est le plus gros compromis que j’ai engagé à titre individuel mais la satisfaction que j’en retire au quotidien ne me ferait revenir en arrière pour rien au monde.

Par Laurène Loth.

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