Pourquoi l’égalité entre les hommes et les femmes repose sur les évolutions matérielles ?

On attribue souvent les droits des femmes aux grandes luttes féministes et aux combats idéologiques du XXᵉ siècle. Mais selon l’essayiste et universitaire Véra Nikolski, cette lecture est incomplète. Dans son ouvrage Féminicèneconsacré à l’histoire de l’émancipation féminine, elle défend une thèse plus structurelle : ce sont avant tout les transformations matérielles de nos sociétés, amorcées avec la révolution industrielle, qui ont rendu possibles les droits des femmes. Interview.

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« Les luttes seules n’expliquent pas l’émancipation des femmes »

Les Déviations : Pourquoi avez-vous souhaité consacrer un livre à l’histoire de l’émancipation des femmes ?

Véra Nikolski : C’est un sujet qui m’intéressait depuis longtemps. Le féminisme est aujourd’hui omniprésent dans le débat public, mais il me semblait que l’histoire des droits des femmes était souvent racontée de manière partielle. On insiste beaucoup sur les luttes, sur les idées, sur les combats politiques, mais on oublie souvent de s’interroger sur les conditions matérielles qui rendent ces luttes possibles. Mon objectif était de combler ces angles morts.

Les Déviations : Vous remettez donc en question l’idée selon laquelle les femmes auraient obtenu leurs droits principalement grâce aux combats féministes ?

Véra Nikolski : Je ne nie absolument pas l’importance des luttes féministes. Mais dire que les droits des femmes sont uniquement le produit des idées et des combats pose une question simple : pourquoi ces idées émergent-elles à un moment précis de l’histoire et pas avant ? Pendant des siècles, les femmes n’ont pas revendiqué massivement l’égalité. Ce n’est pas parce qu’elles l’acceptaient, mais parce que les conditions matérielles rendaient ces revendications quasiment impossibles.

« La révolution industrielle a libéré du temps et des possibilités »

Les Déviations : Selon vous, quel est le véritable tournant dans l’histoire de l’émancipation des femmes ?

Véra Nikolski : Le point charnière, c’est l’entrée dans l’Anthropocène, généralement située autour de la révolution industrielle. À ce moment-là, le monde matériel se transforme profondément : recours massif à l’énergie, explosion de la productivité, progrès techniques, développement des infrastructures. Ces transformations ont libéré l’humanité de nombreuses contraintes naturelles, et les femmes plus que tout autre groupe.

Les Déviations : En quoi ces transformations ont-elles spécifiquement bénéficié aux femmes ?

Véra Nikolski : Dans les sociétés préindustrielles, les femmes étaient accaparées par deux types de tâches : les tâches domestiques et la reproduction. Faire fonctionner un foyer demandait un travail à temps plein, et les femmes avaient beaucoup d’enfants en raison de la forte mortalité infantile. La révolution industrielle, avec la technologie, l’assainissement, la baisse de la mortalité et plus tard la contraception, a progressivement libéré du temps. Ce temps disponible a permis aux femmes d’investir d’autres sphères de la vie sociale et économique.

« Le travail salarié est une condition clé de l’autonomie »

Les Déviations : Vous insistez beaucoup sur l’entrée des femmes dans le monde du travail. Pourquoi est-ce si central ?

Véra Nikolski : Parce que l’autonomie financière est la base de l’autonomie tout court. Travailler permet aux femmes de disposer de ressources propres, donc de faire des choix : vivre seules, divorcer, ne pas dépendre d’un conjoint. Le travail salarié n’est pas une émancipation parfaite, c’est aussi une forme d’aliénation, mais il place les femmes et les hommes sous des contraintes similaires.

Les Déviations : Peut-on dire que le travail a aussi renforcé le poids politique des femmes ?

Véra Nikolski : Oui, incontestablement. Pour revendiquer efficacement, il faut des moyens de pression. Le fait que les femmes soient devenues indispensables au fonctionnement de l’économie leur donne un poids réel dans le rapport de force. Ce n’est pas un hasard si les mouvements féministes prennent de l’ampleur au moment où les femmes sont massivement présentes sur le marché du travail.

« Les droits des femmes dépendent de conditions matérielles solides »

Les Déviations : Les droits des femmes sont-ils aujourd’hui menacés selon vous ?

Véra Nikolski : Comme tous les droits, ils sont fragiles. On pense souvent que les menaces viennent uniquement des idées conservatrices ou religieuses. C’est vrai, mais ce n’est pas le danger principal. Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les possibles dégradations des conditions matérielles : crises énergétiques, industrielles, climatiques ou sanitaires.

Les Déviations : Pourquoi ces crises représentent-elles un danger pour l’égalité femmes-hommes ?

Véra Nikolski : Parce qu’un droit n’existe réellement que s’il peut être exercé. Prenons le droit à la contraception : il dépend de chaînes de production, d’énergie, de transports, de systèmes de santé fonctionnels. Si ces infrastructures se dégradent, le droit reste inscrit dans la loi, mais il devient vide de sens. Sans conditions matérielles solides, l’égalité entre les femmes et les hommes devient matériellement impossible.

« Penser l’avenir des droits des femmes, c’est penser la production »

Les Déviations : Que faudrait-il faire pour préserver durablement les droits des femmes ?

Véra Nikolski : Il faut élargir notre regard. Le féminisme contemporain se concentre beaucoup sur le droit et les mentalités, ce qui est logique dans nos sociétés actuelles. Mais si l’on se projette dans un avenir marqué par des contraintes matérielles plus fortes, ce ne sera pas suffisant. Il faut aussi réfléchir à la production, à l’autonomie industrielle, à la transition de notre monde matériel.

Les Déviations : En résumé, les droits des femmes sont indissociables de l’état de nos sociétés ?

Véra Nikolski : Absolument. L’émancipation des femmes n’est pas seulement une affaire d’idées ou de volonté. Elle repose sur un monde matériel capable de soutenir cette égalité. Préserver les droits des femmes, c’est aussi préserver les conditions concrètes qui les rendent possibles, pour aujourd’hui comme pour les générations futures.

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