Eugénie

Témoignage : Eugénie

On sait précisément qui l’on est dès l’âge tendre mais il est nécessaire de s’affranchir des injonctions éducatives pour l’assumer.

« Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants, écrivait Saint-Exupéry, mais peu d’entre elles s’en souviennent.” Toute ma vie d’adulte, j’ai tenté de retrouver la mémoire. Celle d’une enfance heureuse, créative et libre ; un terrain de jeu permanent. 

Dans cette quête, une matière m’a guidée : la laque de coton. Une essence naturelle, douce, dont l’odeur boisée embaumait jadis l’atelier de mon grand-père, ébéniste architecte. J’ai 7 ans lorsque je la découvre. Elle va m’obséder toute ma vie. 

Notamment lorsque se pose la question de ce que je dois faire après le baccalauréat. La réponse flotte dans l’air de l’atelier d’optique d’une amie. Je me retrouve au milieu d’un univers familier, peuplé d’outils, de matériel et de pinces. Je n’ai alors qu’une idée en tête : créer des lunettes à partir de laque de coton ; toucher cette matière, la découper, la souder. Je m’en donne à coeur joie pendant mes études. À 25 ans, je monte ma propre boutique d’optique dans laquelle j’expose des lunettes originales créées à partir de cette matière. Le commerce tourne, les emprunts sont remboursés mais je suis vite rattrapée par mon refus de devenir ce que je dois être. Le décès soudain de mon beau-frère me fait plonger dans une profonde dépression. Et m’ouvre les yeux : je réalise que je suis la grande oubliée de mon succès, que j’ai bâti une prison dorée dans laquelle j’étouffe et dépéris. J’ai 40 ans, je ferme la boutique, et me lance dans la création de lunettes, bijoux et objets de décoration pendant 15 ans. 

Le challenge est au rendez-vous, la créativité également, mais je n’ai pas encore trouvé ma finalité. Je ressens le besoin d’aller plus loin.

La révélation intervient le jour de l’anniversaire de mon mari. Pour ses 50 ans, je cherche à lui offrir un cadeau original et personnel. J’ignore alors que c’est à moi-même que je vais faire le plus beau des cadeaux. Ma toute première sculpture en laque de coton. Mon époux est émerveillé. Je suis lancée. Je me mets alors à créer sans relâche. En évaluant mes premières œuvres, des galeristes bienveillants m’encouragent à “quitter le rivage”, ce que je n’ai jamais osé faire de ma vie. Je finis par trouver le courage de sauter dans le vide. L’expérience est aussi effrayante que stimulante. 

Aujourd’hui, lorsque j’achève une sculpture, je suis épuisée. Comme lors d’un accouchement, une renaissance. Celle de mon âme d’enfant. 

On sait précisément qui l’on est dès l’âge tendre mais il est nécessaire de s’affranchir des injonctions éducatives pour l’assumer. En réalisant des œuvres d’art avec la laque de coton de mon enfance, je me suis enfin réapproprié la matière, et mon être. »

Propos recueillis par Danielle Eledjam pour les déviations  

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