Jean-Baptiste Tissandier : Un nouvel envol après l’aéronautique

Ingénieur dans l’aéronautique pendant 15 ans, Jean-Baptiste a frôlé le burnout. Un malaise en partie lié à un sentiment de dissonance entre sa réalité professionnelle et ses prises de consciences écologiques. Avec le recul que lui permet le confinement, il se découvre une passion pour le bois et l’artisanat, et décide de lancer son activité de menuiserie. Comme la matière qu’il travail du matin au soir, son projet initial de quitter Paris et de travailler seul prendra une toute autre forme : c’est dans le bouillonnement d’un collectif d’artisans aux portes de Paris qu’il finira par redéployer ses ailes.

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Propos recueillis par Laurène Loth.

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« J’ai commencé à avoir des migraines, à me réveiller en sueur sans comprendre ce qui m’arrivait »

« A 10 ans, je rêvais de devenir designer automobile. En Italie, évidemment. J’occupais mon temps à concevoir des voitures plus ou moins futuristes, puis mon père me fit découvrir le monde fabuleux de l’aviation, et me transmit sa passion héritée de son propre père, mécanicien aéronautique. Quand il m’a emmené pour la première fois sur les pistes d’Orly, j’étais émerveillé par ces engins énormes qui s’arrachaient du sol avec tant d’élégance.

Cela m’a conduit à travailler 15 ans dans l’aéronautique en tant que technicien puis ingénieur. Tout était réuni pour que je m’épanouisse : un poste sur-mesure centré sur l’expérimentation, puis la prise en charge d’un fab lab utilisant les dernières technologies numériques. Je ne pouvais pas rêver mieux sur le papier, mais il s’agissait surtout de montrer qu’on innovait alors qu’on n’y mettait pas les moyens. On m’a donné quelque chose d’irréalisable à accomplir. J’étais consciencieux et je me suis épuisé.

J’ai commencé à avoir des migraines, à me réveiller en sueur sans comprendre ce qui m’arrivait. Mon intérêt pour mon travail s’est étiolé. De nature empathique, je prenais toute sollicitation pour une agression : dès que je voyais quelqu’un approcher, j’avais envie de partir !

« Le déclic est venu pendant le confinement »

Parallèlement, j’ai eu une prise de conscience écologique : mes différents postes et mon dernier employeur m’ont permis de beaucoup voyager en avion. Quand j’ai fait mon bilan carbone, j’ai vu que ça n’allait pas. Avec ma compagne, on voulait un enfant. On se posait des questions sur le monde dans lequel il allait vivre et je me demandais ce que je faisais pour ne pas empirer la situation. Me lever tous les matins pour travailler dans l’aviation, ça a installé une dissonance cognitive et un sentiment de culpabilité…

Le déclic est venu pendant le confinement. J’avais enfin le temps de me consacrer à ces grands sujets et dessiner une bifurcation qui me permettrait d’être en accord avec mes valeurs, mes aspirations et ma personnalité. J’ai repris le sport, lu, un peu médité, et ça m’a permis de prendre du recul.

Mon expérience de concepteur et fab manager, ma passion pour les maquettes volantes quand j’étais ado, mon désir de tendre vers un mode de vie plus durable et de m’émanciper de l’industrie ont convergé vers trois mots que j’ai décidé de m’approprier : Artisanat, Bois et Numérique.

La manufacture collaborative ICI Montreuil proposait des initiations à la menuiserie avec des techniques d’assemblage et du dessin. Quand j’ai repris la règle, l’équerre et le crayon, ça m’a remis dans cet état de créativité où on voit la matière prendre forme. Avec l’objet, on rend palpable une idée. J’ai créé mon petit tabouret et ça a validé mon projet. 

« Je n’ai jamais été aussi heureux de sauter sur mon vélo le matin pour rejoindre l’atelier »

J’étais prêt à gagner moins mais avant de me lancer, j’ai vérifié qu’il y avait assez de boulot pour gagner ma vie. J’ai rendu visite à des menuisiers qui avaient tous des carnets de commandes remplis sur 6 mois. Grâce à un plan de départ volontaire, j’ai eu la chance d’être accompagné par mon ancien employeur dans ma reconversion. J’ai fait un CAP d’un an en menuiserie chez les Compagnons et créé l’entreprise en juillet 2022, en résidence à Montreuil. Au quotidien depuis, je conçois, je fabrique et j’installe du mobilier sur-mesure pour des particuliers et professionnels.

Mes débuts ont été difficiles. Je n’étais pas habitué à passer la journée debout, dans des postures pas toujours bonnes, à manipuler de grands panneaux, dans un environnement très bruyant. Bien plus qu’un hangar d’avion. Malgré cela, je n’ai jamais été aussi heureux de sauter sur mon vélo le matin pour rejoindre l’atelier. Au départ, je pensais m’installer seul avec l’idée de quitter Paris, de m’installer dans une ferme avec ma compagne ; maintenant je me rends compte qu’à ce stade c’est plus sympa de faire des collaborations, ça me permet de progresser. Les résidents sont toujours prêts à aider et me proposent du travail. Le réseau en amène beaucoup si bien que je n’ai encore pas eu à prospecter de clients. 

« Je ne me pose plus jamais la question du sens »

Aujourd’hui, je n’ai plus de migraines et mon sommeil s’est amélioré. Je suis un peu angoissé de nature et tout n’est pas rose en tant qu’entrepreneur. Il y a une liberté appréciable mais à côté, je suis responsable de tout. Il m’arrive de travailler 12 heures par jour et certains week-ends pour finaliser un projet mais je ne me pose plus jamais la question du sens. La journée passe tellement vite que je dois mettre un réveil pour aller chercher mon fils le soir. Avant tout, j’ai la satisfaction en rentrant chez moi d’avoir réalisé quelque chose de concret, de beau. J’ai à nouveau plein de choses à raconter, je ne suis plus éteint. »

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