La Ferme des Filles : « une aventure collective avec un système horizontal et égalitaire »

4 cousines autour de la quarantaine changent de vie pour monter une ferme ouverte sur le monde (La Ferme des Filles). Voilà le projet porté par Jeanne, Julie, Cécile et Sophie qui ont convaincu la municipalité de Captieux - Gironde - de reprendre un site cher à la mémoire locale. Elle y font du maraîchage, élèvent des poules, reçoivent des formations et développent tout un volet socio-culturel. Pour s’épanouir dans leur travail, elles  s’inspirent de divers modèles. Ils visent à réduire la rudesse du métier tout en se faisant accompagner. 

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« Depuis toujours on voulait revivre à la campagne »

L’automne bat son plein dans les Landes de Gascogne. Il offre un soleil radieux aux filles qui s’affairent de bon matin à compter leurs poules. Arrivées presqu’au bout, arrive pourtant l’heure de la ponte et la volaille en nombre se réfugient dans les poulaillers. Julie suggère : « On refera ça plus tard, ce n’était peut être pas la bonne heure. » Après quelques échanges, la tâche est donc reportée. Modèle du genre, la Ferme des filles trouve son rythme et ses astuces par l’expérience. Depuis le début les 4 cousines sont conscientes qu’elles sont en recherche permanente d’équilibre. « Au départ, on a été très brouillon », explique Cécile. « On prenait toutes les décisions ensemble alors qu’on voulait des responsables de pôles. On a encore besoin de ça même si on a fait du chemin. Notre finalité est de trouver une juste  organisation de travail. »

Ces cousines avaient l’habitude de vivre ensemble. Elles ont grandi jusqu’à leur majorité dans un hameau collectif du Médoc, retapé par leurs parents qui développaient déjà un modèle écologique et solidaire. Après des études diverses en botanique, anthropologie, éducation spécialisée ou gestion de l’eau, elles sont ensuite parties chacune de leur côté. Elles ont travaillé plutôt en ville ou à l’étranger dans une ONG, un écomusée, des structures sociales ou agricoles avant de se retrouver. « Depuis toujours on voulait revivre à la campagne » poursuit Cécile. A un moment donné Julie et moi avons été licenciées économiquement. On a vu ça comme une opportunité pour se lancer. Nos sœurs respectives ont été rapatriées, et on s’est réunies plusieurs fois par semaine pour écrire, dessiner, se former en permaculture. On a réalisé un beau dossier, on l’a diffusé, aux communautés, au département. Et puis un jour,  le téléphone a sonné. »

« Ce qui me plait le plus,  c’est l’aventure humaine collective avec un système horizontal et égalitaire »

La suite, c’est ce lieu incroyable, historique de Captieux, abandonné depuis plusieurs années. La commune cherchait des porteurs de projet pour le réhabiliter. Il se compose d’une vieille maison landaise, de cinq gîtes, de terres cultivables, de divers bâtis agricoles et d’un four à pain.  Le projet est accepté en juillet 2018. Les filles se lancent en 2019 en créant une SARL sur un modèle 50 % tourisme, 50 % agriculture en négociant un loyer modéré.

Commencent alors les gros chantiers : planter les arbustes à fruits rouges, installer une aspergeraie, retaper les gîtes et lancer le cœur du projet qui repose sur la production de plantes aromatiques et médicinales. Pour Julie, la nature de la production avait peu d’importance. « Ce qui me plait le plus,  c’est l’aventure humaine collective avec un système horizontal et égalitaire. On aurait pu faire n’importe quelle production, ce qui comptait pour moi était le retour à la terre et les valeurs de notre projet. »

« Une médiatrice/facilitatrice nous suit une fois par mois »

Le facteur humain, bien souvent le cœur et le nœud des projets collectifs, a été pris en compte dès le début  par le quatuor, déjà chargé d’un bagage affectif familial. Pour développer un projet conséquent à long terme, il fallait passer au travers des dissensions. Les néo-agricultrices font le choix d’être accompagnées. Une démarche en vogue dans les milieux alternatifs qui permet d’intégrer la dimension émotionnelle au projet professionnel : « Une médiatrice/facilitatrice nous suit une fois par mois.  Pour l’instant, nous en sommes à démêler nos sentiments, nos non dits, nos difficultés de communication qui entraînent des blocages. On travaille sur le climat de confiance, sur nos rêves. Pour moi c’est la meilleure idée qu’on ait eu depuis le début du projet. Après cela doit nous aider à trouver un modèle de travail. Mais il fallait d’abord passer des coups de balai sous les tapis. » 

Après le déjeuner préparé sur place avec les légumes du jardin par Martha et Romain qui ouvriront bientôt un service de restauration dans la vieille maison basque, la discussion se poursuit sous l’arbre autour du café. « Sans cette accompagnement, reprend Jeanne, l’épisode des poules de ce matin ce serait sûrement mal passé. Une de nous se serait énervée, serait partie. On aurait du mal à se mettre d’accord sur le fait de s’arrêter. » Et Julie d’ajouter : « Cela nous permet d’exprimer nos doutes, nos peurs et de s’en libérer pour avancer. »

Un accompagnement de la sorte aurait-il été pensable pour les générations agricoles précédentes acculées par la rudesse du travail et la nécessité de la subsistance ? 

C’est autour de ces réflexions que les jeunes femmes ont gardé le bon sens paysan tout en cherchant des solutions pour s’éviter quinze heures de travail par jour et une vie sans vacances. Alors que Cécile s’occupe de préparer les gîtes, Jeanne et Julie commencent le désherbage des framboisiers qu’il faut préparer pour l’hiver : « On veut s’épanouir mais on sait que l’on a choisi un métier rude. Comment concilier ces contraintes avec des techniques innovantes pour alléger nos journées ? Par le fait d’oeuvrer en groupe,  d’optimiser le travail, d’amener des nouveaux outils, nouvelles méthodes. Ma sœur était hier à une formation sur le non travail du sol. L’idée est de créer un terrain qui demande beaucoup d’énergie les premières années pour ensuite récolter les fruits et laisser faire.»

Julie poursuit : « On a choisi aussi une activité annexe de tourisme rural qui garantit un autre revenu. Une forme de sécurité qui permet de ne pas s’épuiser. » Elles citent aussi le livre de Jean Martin Fortier, « Le jardin maraîcher »*, référence pour optimiser sa ferme sans s’aliéner ou bien encore la Ferme du Becquée Loing, modèle français du genre qui a inspiré de nombreux maraîchers en reconversion. La Ferme des Filles** a aussi emprunté aux pays nordiques le modèle du point de vente en libre service. A l’entrée de la ferme une petite cabane avec des légumes, des œufs, des fromages, une balance et une caisse, le tout basé sur la confiance : « Ça nous arrive de trouver des petits écarts de caisse mais franchement rien comparé à ce que nous coûterait un salarié embauché rien que pour ça », sourit Cécile. 

« On est dans un monde tellement compliqué que pour moi le changement passe d’abord par la simplicité »

Alors que le soleil tape un peu moins fort, elles parlent de futur, de vision d’avenir et des prochains chantiers. Elles évoquent l’autonomie énergétique : installer des toilettes sèches, des panneaux solaires mais aussi de fabriquer leur propre compost pour les cultures. Autant de chantiers qui demandent de trouver des alliés, du réseau, de la proximité pour être cohérents. « On a réussi à détourner les déchets verts des habitants de la commune vers chez nous. On récupère de la laine de mouton souillée pour couvrir nos plants d’hiver. Maintenant il faut aller plus loin. »

Derrière chacune de ces bonnes idées, on sent aussi un vrai désir d’une ferme ouverte sur le monde comme le mentionne Jeanne : « On a vraiment envie de développer le volet socio culturel. On peut planter plus d’osier pour faire animer des ateliers vanneries avec nos copains, faire plus de concerts, accueillir davantage de publics spécifiques comme on l’a déjà fait avec le wooofing solidaire. »

Un avenir bien rempli qui donne le sourire aux cousines, contentes d’avoir autant de perspectives qui étoffent leur projet : « On est dans un monde tellement compliqué que pour moi le changement passe d’abord par la simplicité, souligne Julie. C’est quand même plus sympa d’aller chercher un point de vente proche de chez toi et de savoir ce que tu manges. » 

« J’ai grandi dans ce décor et je pense qu’inconsciemment je suis revenue aux sources »

Les cousines vendent leurs produits aux marchés alentours, fournissent une Amap, un ESAT. Economiquement trois ans après le début de l’aventure, elles espèrent toutes se verser un salaire dès le début 2022 : « Le projet a son cycle mais il faut le développer à fond  pour qu’on s’y sente bien. Si un jour on doit partir, ce ne doit pas être sur un échec », souligne  Julie. 

S’imaginer en faire le projet d’une vie est encore un questionnement qu’elles laissent planer : « On sait qu’on est libres maintenant. On n’a plus de stress sur la possibilité d’un départ. On veut notre ferme mouvante qui laisse la liberté de pouvoir partir six mois et de revenir »,  rêve Jeanne. D’ailleurs ce jour là, la quatrième cousine Sophie avait fait le choix de prendre un jour de congés.

Une liberté qu’elles se laissent d’être absentes par nécessité de repos, de baisse de moral ou de périodes délicates. Un besoin vital qu’elles s’offrent avec ce collectif de travail et qui ne leur fait rien regretter de leur vie d’avant : « Je suis plus apaisée, plus ancrée. J’ai pleins de bases ici que je n’avais pas ailleurs. J’ai grandi dans ce décor et je pense qu’inconsciemment je suis revenue aux sources. » conclut Jeanne. 

Reportage Maylis Detrie.

*Jean Martin Fortier, « Le jardin maraîcher » éditions Ecosociété

** Site internet : lafermedesfilles.fr

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