« On ne quitte pas 40 ans de vie professionnelle sans effets »
Les Déviations : Pourquoi la retraite est-elle perçue comme une rupture brutale ?
Anasthasia Blanché : Parce qu’elle l’est ! La retraite, c’est un tournant de vie radical. On passe d’un quotidien structuré à une liberté immense… Mais vertigineuse. Les gens s’imaginent qu’ils vont simplement “profiter”, mais nombreux sont ceux qui se retrouvent déroutés. En fait, on ne quitte pas 40 ans de vie professionnelle sans effets. C’est une perte de statut social, de rythme, parfois de sens. Ce que je constate souvent, c’est une phase de « lune de miel » au début, suivie d’un moment de flottement, voire d’angoisse.
LD : Quels sont les clichés les plus tenaces autour des retraités ?
AB : Deux clichés dominent : d’un côté, le retraité profiteur, en croisière toute l’année. De l’autre, la personne âgée, dépendante, coûteuse pour la société. Ces images sont extrêmement polarisées et surtout très éloignées de la réalité. La retraite est multiple. On vit en moyenne une trentaine d’années après le départ à la retraite. C’est une nouvelle vie qui se déploie en trois temps : un temps actif, un temps de déprise, puis un temps plus vulnérable. On est loin d’une image unique.
LD : Le sentiment de devenir “vieux” est-il fréquent ?
AB : Il est très variable. Certains refusent cette idée avec force, d’autres la vivent comme un basculement irréversible. Le mot “vieux” est vécu comme une insulte pour certains, une fatalité pour d’autres. Mais ce qui est commun, c’est la prise de conscience du temps qui passe et du fait qu’on se rapproche de la fin. Ce n’est pas morbide de le dire, c’est lucide.
« Il faut redéfinir qui l’on est, ce que l’on veut devenir »
LD : Comment peut-on bien vivre ce passage ?
AB : En se posant les bonnes questions. Il faut redéfinir qui l’on est, ce que l’on veut devenir. À quoi je veux consacrer mon temps ? Quelles sont mes envies profondes ? Ce travail sur l’identité est essentiel. Certains remplissent frénétiquement leur agenda pour fuir le vide, mais l’important est de trouver du sens. Le bénévolat, le lien avec les petits-enfants, les projets personnels… Tout cela peut aider, à condition de ne pas être dans le « faire pour faire ».
LD : La vie de couple change-t-elle aussi ?
AB : Absolument. Quand les deux conjoints arrêtent de travailler, c’est une cohabitation inédite. Il faut redéfinir le couple, ne plus vivre côte à côte par habitude, mais choisir de continuer ensemble. Je conseille souvent aux couples de faire un « Grenelle de l’environnement conjugal » : poser toutes les questions, même les plus sensibles, sur l’avenir, le quotidien, la santé, la fin de vie… C’est un moment d’introspection à deux.
LD : Peut-on se préparer son départ à la retraite ?
AB : Oui, et c’est même indispensable. Anticiper, c’est déjà amortir le choc. Cela passe par un travail personnel, parfois accompagné, mais aussi par une reconnaissance de la part de l’entreprise. Un bon pot de départ, la possibilité de transmettre son savoir, d’être valorisé : tout cela aide à faire le deuil du monde professionnel.
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