Les Déviations : Arnaud Gauthier, dans votre livre Dépasser son éco-anxiété, vous citez une étude universitaire de 2021, selon laquelle 45 % des jeunes interrogés de 16 à 25 ans se reconnaissent dans cette émotion. C’est énorme !
Arnaud Gauthier : En vérité, différentes études montrent que l’éco-anxiété concerne tous les milieux et toutes les tranches d’âge. Mais effectivement, nous remarquons une prévalence plus forte chez les jeunes, sans doute parce qu’ils se projettent dans un avenir perçu comme de plus en plus incertain. Le phénomène est appelé à s’intensifier, car les perspectives environnementales ne s’améliorent pas.

LD : Quels en sont les symptômes ?
AG : L’éco-anxiété désigne un ensemble de symptômes émotionnels, physiques et comportementaux déclenchés par l’inquiétude face à la dégradation de l’environnement. Ces symptômes varient selon les individus. Les symptômes physiques se traduisent par des palpitations, des troubles du sommeil ou des tensions musculaires. Sur le plan émotionnel, on observe de la peur, de la tristesse ou encore un sentiment d’impuissance. Il existe aussi des comportements d’évitement ou, au contraire, d’hyperactivité, avec par exemple une surconsommation d’informations, ce qui peut mener à un isolement. Bien qu’elle ne soit pas reconnue comme une maladie mentale, l’éco-anxiété est considérée par les professionnels de santé comme un phénomène à impact émotionnel significatif.
LD : En quoi le travail peut-il être une source d’éco-anxiété ?
AG : Il y a souvent une dissonance cognitive lorsque nous exerçons un métier qui va à l’encontre de nos convictions écologiques. Ce décalage, parfois subtil mais tenace, crée une souffrance intérieure. La société ne nous encourage pas à exprimer nos émotions, à les reconnaître, à les accepter. Au contraire, nous avons tendance à les refouler lorsqu’elles sont négatives. Nous suivons des chemins professionnels sans toujours nous demander s’ils ont du sens pour nous.
LD : Tous les éco-anxieux agissent-ils de la même manière ?
AG : Non. Les études en cours distinguent deux grands profils. Les éco-motivés ressentent de la colère, qui les pousse à s’informer, à s’engager, voire à changer de métier. À l’inverse, les éco-paralysés sont submergés par la tristesse, l’impuissance, et peinent à agir. Pour ces derniers, un accompagnement par un professionnel est souvent nécessaire pour sortir de l’immobilisme.

Les Déviations 4
Ce numéro spécial vous emmène sur le terrain, à la rencontre de celles et ceux qui ont décidé de réorienter leur vie pour agir concrètement face à l’urgence écologique.
LD : Quels métiers attirent les éco-anxieux qui veulent s’engager ?
AG : Les secteurs liés à la transition écologique : rénovation énergétique, agriculture durable, mobilité douce… Ces professions résonnent fortement avec leurs valeurs. Nous citons dans le livre l’exemple de Clément, qui a quitté une école de commerce pour se former à l’éco-construction. Il rénove aujourd’hui des bâtiments anciens et a retrouvé un véritable sens à son quotidien.
LD : Les éco-anxieux peuvent-ils trouver du sens hors du secteur professionnel de l’environnement ?
AG : Absolument. Par exemple, un salarié de l’industrie pétrolière peut s’impliquer pour limiter l’empreinte carbone de son entreprise en insistant pour mettre en place le tri des déchets. La clé pour ne pas passer pour un moralisateur, c’est la communication non violente. Parler de soi, de son ressenti. Il pourrait dire : « Quand je vois que les poubelles ne sont pas triées, je ressens de la frustration, car cela me semble en contradiction avec ce que je souhaite pour l’avenir de la planète. »
Exprimer une émotion personnelle est souvent plus entendu qu’un reproche.
LD : Le travail peut donc devenir un remède à l’éco-anxiété.
AG : Oui, à condition qu’il soit aligné avec nos valeurs. Il ne s’agit pas de supprimer l’éco-anxiété, mais de l’apprivoiser. Pour cela, il est possible de s’aider d’outils tels que notre livre, qui accompagne, notamment par des exercices, celles et ceux qui souffrent d’éco-anxiété. En transformant l’angoisse en action, nous passons d’une position subie à une posture active. Nous devenons alors des éco-optimistes, lucides mais confiants dans notre capacité à infléchir les choses.
LD : À l’échelle de la société, comment pouvons-nous limiter notre éco-anxiété ?
AG : Il faut agir sur deux fronts : individuel et collectif. L’État doit s’engager pour la santé mentale, notamment celle des jeunes. De notre côté, chaque geste compte. Nos comportements inspirent ceux des autres. Le changement est lent, mais il est possible. Plus largement, c’est notre pensée collective qu’il faut transformer. Notre système capitaliste nous fait croire que plus nous achetons, plus nous sommes heureux. Cela pousse à la surproduction et à la surconsommation. Si nous diminuons collectivement nos achats, cela ira sûrement mieux.