Luc Lesénécal : « Les Entreprises du Patrimoine Vivant sont à la mode ! »

Un jour peut-être data analyst ou happiness manager deviendront des métiers du patrimoine vivant. En attendant, quiconque souhaitant pratiquer un métier d’art doit se faire une raison : il faut être habile de ses mains. C’est écrit dans la loi : ces métiers se caractérisent « par la maîtrise de gestes et de techniques ».

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Par Vincent Teillet.

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Mis en lumière par l’incendie de Notre-Dame et le pharaonique chantier de rénovation, ces métiers jouissent d’une image particulièrement attractive. C’est ce qui nous a amené à rencontrer Luc Lesénécal. Simultanément président de l’Institut National des Métiers d’Art (INMA) et de l’entreprise fabriquant les célèbres tricots Saint James, Luc fut à la hauteur de nos attentes : passionné et enthousiaste, surtout quand il s’agit de défendre ce qui semble être, pour lui, le meilleur atout de la France face à la mondialisation. 

C’est dans un café à deux pas de l’INMA que nous nous retrouvons par ce petit matin d’hiver. Ses fonctions de président (bénévole) amènent Luc Lesénécal à délaisser son entreprise normande toutes les deux semaines pour passer deux jours à Paris et défendre une cause qui lui est chère, l’excellence.

Ne nous y trompons pas : le combat pour les métiers d’art ne vise pas à préserver une tradition folklorique. Il consiste au contraire à nous doter d’un avantage concurrentiel. Car pour Luc, sans l’excellence du geste, point de salut. 

Face à l’automatisation et à l’intelligence artificielle la France a une carte supplémentaire à jouer

Les 1 400 entreprises labellisées EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant) ont en commun une chose : un savoir-faire unique qui les fait sortir de la concurrence mondialisée. Et derrière ce savoir-faire, l’humain. 

Face à l’automatisation et à l’intelligence artificielle (qu’il faudra de toute façon intégrer), la France a une carte supplémentaire à jouer, en particulier dans les secteurs liés à l’art de vivre. La mécanisation, aussi sophistiquée soit-elle, ayant aussi ses limites. Il y aura toujours la place pour le talent et le génie humain. L’auteur de ces lignes ayant eu le bon goût de venir à cet entretien vêtu d’un pull Saint James, Luc le pointe du doigt et précise « Tu vois ce col ? Pour assurer son élasticité et sa tenue dans le temps, il faut combiner de nombreuses opérations… et 18 mois de formation ». Mince, voilà qui nous fait regarder ce tricot différemment. 

« Beaucoup de jeunes n’osent pas dire à leurs parents qu’ils veulent aller vers des métiers manuels. »

Tout le monde n’ayant pas l’opportunité de rencontrer le président de l’INMA, comment s’y retrouver et faire des choix éclairés dans notre consommation ? Autrement dit, comment expliquer un produit, donner à voir sa complexité alors que le mass-market a tout gommé et nivelé par le bas ? C’est pour cette raison que, dans sa propre entreprise, Luc a développé ce qu’il appelle « le tourisme de savoir-faire ». En ouvrant ses usines au grand public, il atteint deux objectifs. Le premier est marketing (note à l’attention des publics sensibles : ceci n’est pas un gros mot) : mettre en lumière la différence entre ses produits et ceux de la concurrence, surtout lorsque celle-ci vient de loin. 

Le second bénéfice est lié aux besoins de recrutement, y compris auprès des plus jeunes. Et Luc de constater : « Beaucoup de jeunes n’osent pas dire à leurs parents qu’ils veulent aller vers des métiers manuels. » En leur faisant découvrir ensemble ce qu’est une usine aujourd’hui. On ne bouscule pas seulement les stéréotypes, on éclaire ces métiers d’un jour nouveau, en mettant en valeur leur technicité et leur valeur. Technicité, valeur : deux notions qui nous parlent alors que le sens au travail est en permanence questionné.  

Quand l’exception devient la règle

Être « EPV », le label créé en 2005 et attribué par l’INMA à l’issue d’un long parcours de vérification, cela signifie détenir un savoir-faire rare et d’exception. De plus en plus d’entreprises sont attirées par ce statut. Elles savent qu’elles ont tout à gagner à valoriser leur maitrise et leur exigence. Simultanément, le nombre de femmes et d’hommes, jeunes ou moins jeunes, en recherche d’un métier manuel à forte valeur ajoutée ne cesse d’augmenter, la crise Covid ayant encore accéléré le mouvement. D’où l’attractivité des métiers d’art auprès de personnes en reconversion, souvent issues du tertiaire et du commerce. Pour la plupart, outre le plaisir de produire du concret, elles recherchent dans leur vie professionnelle un environnement favorable à l’épanouissement personnel. 

L’apprentissage d’un métier d’art est un chemin complexe où les échecs sont logiquement plus fréquents que les satisfactions

Chez Saint James, comme dans la plupart des EPV, l’intégration des nouveaux collaborateurs (10 par an sur un total de 300) est une étape clé. Sélectionnés après un test de dextérité, les arrivants sont encadrés par des salariés eux-mêmes formés à la formation. Les tuteurs accompagnent les nouveaux dans l’apprentissage des gestes comme dans leur intégration au sein de l’entreprise.

Leur rôle consiste à être chaque jour auprès d’eux « pour éviter la répétition d’erreurs qui peut être source de démotivation ». D’autant qu’un tiers des nouvelles recrues ont quarante ans ou plus. A ce stade de la vie, il est quelque fois plus difficile de se confronter à ses propres limites. Alors qu’on a pu occuper un emploi très qualifié dans sa vie professionnelle antérieure. Le retour aux bases d’un métier est une véritable remise en cause, de soi-même comme de sa capacité à apprendre. Outre les gestes techniques, c’est à une leçon d’humilité qu’il faut se préparer. L’apprentissage d’un métier d’art est un chemin complexe où les échecs sont logiquement plus fréquents que les satisfactions. Il arrive malheureusement que cela génère une forme d’isolement, pouvant lui-même conduire au découragement.

« La critique est aisée mais l’art est difficile »

En matière de métiers d’art, l’expression populaire prend tout son sens. Créer les conditions d’un apprentissage serein, au travail comme dans la vie privée, est un enjeu majeur. Chez Saint James, une grande attention est portée à la qualité du climat social (jusqu’au choix de la musique diffusée dans les ateliers qui doit faire l’objet d’un consensus !) « parce qu’on ne produit rien de bon dans un environnement où on ne se sent pas bien », insiste Luc.

D’où aussi les relations avec les institutionnels locaux (Pôle Emploi, communes, région…) pour aider à l’intégration du ou de la salariée comme de son conjoint. Ainsi, le maillage humain qui se crée au travail s’élargit progressivement pour s’étendre au cadre de vie, dans une logique proche de celle d’un village. Se situer à l’atelier puis à l’usine aide à trouver sa place dans le tissu local pour, à son tour, être en mesure d’intégrer de nouveaux venus. 

On comprend mieux alors la notion de « patrimoine ». Défendre, promouvoir, former aux métiers d’art, c’est ancrer des savoir-faire et favoriser leur rayonnement et la création de valeur. Ainsi, l’INMA apprend aux entreprises non labellisées à travailler avec les EPV, en intégrant leur culture d’excellence. A l’heure où la relocalisation et son corollaire, la capacité des entreprises françaises à proposer une offre attractive à l’international, devient un enjeu majeur, nul doute qu’une évolution par le haut du « made in France » constituera un véritable avantage concurrentiel.

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