Propos recueillis par Stanislas Dupleix.

Les Déviations : A l’adolescence, au moment où l’on commence à construire son avenir, vous avez dû réinventer le vôtre. Pouvez-vous raconter cette première déviation ?

Marie-Amélie Le Fur : A 15 ans, j’ai été victime d’un accident de scooter, nécessitant l’amputation de ma jambe gauche, sous le genou. Mon rêve de devenir sapeur-pompier professionnel s’envolait définitivement. Pourtant, j’ai accueilli favorablement cette amputation, car elle symbolisait la fin d’une douleur atroce et, surtout, la fin de l’incertitude. Grâce à mes parents et à ma sœur, j’ai aussi compris que cet accident ne me retirait pas l’essentiel de ce qui faisait ma vie : l’amour de mes proches, les rencontres, la pratique sportive, la possibilité de faire des projets et de me dépasser.

LD : Comment vous êtes-vous adaptée à un monde qui n’est ni prévu ni accueillant pour les personnes en situation de handicap ?

MALF : Je pense avoir d’abord réagi avec l’insouciance propre à l’adolescence, sans conscience des difficultés, des discriminations ou des préjugés liés au handicap. J’ai donc pu avancer, sans me poser de questions, sans me donner de limites et, surtout, sans me soumettre à celles que fixe la société aux personnes en situation de handicap. J’avais simplement envie de vivre ma vie, de réaliser mes rêves, de tenter des choses. Le sport m’a également permis de me définir autrement : je n’étais pas simplement une personne en situation de handicap, j’étais une adolescente capable de réaliser des performances sportives. La confiance en soi, que permet et nourrit le sport, est un atout essentiel pour se réaliser, particulièrement si on se trouve en situation de handicap.

 LD : Qu’est-ce que le fait de surmonter cette épreuve vous a appris sur vous ?

MALF : A cette époque, je ne pense pas en avoir tiré de leçon. J’avançais sans cogiter, en me fixant des objectifs et me donnant les moyens de les atteindre, que ce soit sur plan du sport ou des études. Il s’agissait de devenir celle que je voulais être, et non de correspondre à un quelconque schéma.

LD : Parallèlement à la poursuite de vos études, comment s’est opérée votre transition vers le sport de haut niveau et la quête permanente de la performance ?

MALF : Les choses se sont faites par étape. Il m’a fallu réapprendre à marcher, puis à courir avec une lame, puis concourir et me distinguer lors de premières compétitions internationales. – NDR : saut en longueur, 100 et 200 mètres- Les deux médailles d’argent que j’ai gagnées aux Jeux de Pékin de 2008 m’ont laissé un goût amer. Je n’avais pas donné toute ma mesure. Ce relatif échec m’a permis de comprendre que le sport de haut niveau nécessitait un travail bien plus exigeant et imposait de réels sacrifices. J’y étais prête et j’ai su m’entourer de coaches qui voyaient en moi l’athlète, et non la personne en situation de handicap. Jamais ils ne m’ont infantilisée. Leur exigence était exactement la même que pour un sportif valide. C’est ce qui m’a permis de me surpasser et d’être à la hauteur de mes ambitions.

LD : Comment avez-vous vécu la remise en question permanente que suppose le fait d’être sportive de haut niveau, sur les plans physique, mental, ou technique ?

MALF : Au début, c’est assez simple car les leviers d’amélioration sont nombreux. Plus on progresse, plus cela se complique, car il faut alors réinventer un modèle qui paraît pourtant abouti. Ce n’est pas facile à admettre. Or mon parcours m’a appris que la contrainte et le changement ne sont pas des obstacles insurmontables, mais des tremplins. Je savais que les difficultés initiales permettraient de sublimer la performance par la suite. Cela suppose un temps d’adaptation, difficile, bouleversant, mais forcément fructueux et positif.

LD : Avec les médailles et les titres, vous avez changé de statut. Des lieux publics portent votre nom. Comment avez-vous vécu ce passage de l’anonymat à la reconnaissance et à la notoriété ?

MALF : Je pense avoir toujours réussi à protéger ma vie personnelle et à utiliser la médiatisation dont je pouvais bénéficier comme une caisse de résonance pour le combat que je mène. Le sport est une école d’émancipation. Or j’incarne le discours que je porte. Cette relative notoriété m’a donc permis de rendre à la société un peu de ce qu’elle m’avait donné.

LD : Outre la sécurité financière, que vous a apporté votre entrée dans la vie active ?

MALF : J’ai pris conscience des mécanismes de résilience et de tous les apports de mon parcours lorsque j’ai été embauchée par EDF dans un poste de conduite du changement. Dans la vie, notamment professionnelle, il est indispensable de se nourrir de toute contrainte pour en faire un apprentissage. C’est la réelle singularité que peuvent apporter les personnes en situation de handicap au monde du travail. Les recruteurs doivent apprendre à percevoir les compétences particulières de ces salariés, tout en les encadrant et en les évaluant avec la même exigence que pour les autres collaborateurs. Cela suppose simplement de l’écoute, de la disponibilité et de l’agilité du côté des managers. Bref, tout le monde y gagne.

LD : Comment êtes-vous parvenue à concilier vie personnelle, sportive et professionnelle ?

MALF : Il ne s’agit pas de 3 vies différentes. Mais de 3 composantes qui se nourrissent, interagissent et me permettent de me construire dans ma globalité. La difficulté consiste surtout à trouver un compromis, une organisation, un équilibre. Cela suppose de faire des tests, de se tromper, de recommencer, différemment, et in fine de progresser.

LD : Vous avez connu le drame du deuil périnatal, encore très tabou dans notre société. Comment êtes-vous parvenue à dépasser la douleur et la tristesse liées à cet événement ?

MALF : Je ne sais pas si je les ai réellement dépassées et si j’ai totalement fait mon deuil. La perte de ce bébé, à 8 mois de grossesse, est encore très présente à mon esprit. Lorsque c’est arrivé, pour ne pas sombrer, je me suis réfugiée dans le sport et la quête de performance. Je me suis mis des œillères et suis allée décrocher un record du monde du saut en longueur. Puis nous avons eu le bonheur d’accueillir un bébé, notre fille Anna, qui me remplit de joie. Maintenant que j’ai mis un terme à ma carrière sportive. J’ai à cœur de vivre pleinement mon rôle de maman, mais la douleur est toujours vive.

LD : Vous avez annoncé votre retraite sportive après les Jeux de Tokyo. Comment passe-t-on à la « vie d’après », lorsque l’on est sportive de haut niveau depuis plus de 12 ans ?

MALF : Il s’agit d’une décision longuement mûrie, en concertation avec mon entourage, et répondant à une simple question : « De quoi ai-je fondamentalement envie et besoin ? » Cette transition s’est engagée en douceur. Parallèlement à ma carrière sportive, j’ai grandi, je me suis mariée, nous avons eu un enfant et j’ai pris des responsabilités dans le mouvement paralympique. Tout cela a changé l’ordre de mes priorités. J’ai fortement ressenti le besoin de vivre de manière moins égocentrée, de ne plus être focalisée H24 sur cette quête de performance. Cette dernière année, ma vie familiale et mon travail au sein du CPSF ont pris une place telle qu’il devenait pour moi nécessaire d’arrêter le sport de haut niveau, sans que j’en ressente le moindre manque.

LD : Quel message adressez-vous à ceux qui traversent un événement qui les oblige à changer de vie ?

MALF : Je leur recommande de ne pas subir cet événement, mais de le construire, de l’accueillir, de l’accepter, de le vivre. Quand bien même il est violent ou difficile. La douleur, l’inconnu, la hauteur de la marche nous font douter, c’est légitime, mais je crois qu’il faut avoir confiance en soi, se poser les bonnes questions, puis avancer étape par étape, sans chercher à correspondre à ce que les autres attendent de nous. Dans tout changement, dans toute contrainte, existe une opportunité de rebondir et de construire quelque chose de positif.

© Tuan Nguye

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