Marie Robert, « Être à l’écoute de nos secousses… »

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Marie Robert. Docteure en philosophie, Marie Robert est la créatrice de deux écoles en pédagogie Montessori. Un mot est clé pour elle : l'ipséité . Devenir soi à travers des changements perpétuels, pas forcément issus de crises profondes... Et faire ainsi démentir l'adage : "Les gens ne changent pas..."

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Un mercredi après-midi, jour des enfants par excellence, rendez-vous est donné à la philosophe Marie Robert dans l’une des écoles maternelles qu’elle a créée à Paris. Il y avait quelque chose d’humble et d’émouvant dans ce décor où nous étions assises comme deux fillettes sur deux petites chaises. Et pour cause : nous lui avions demandé de choisir un lieu qui exprimait, intimement pour elle, un moment de changement. Ensemble, nous avons évoqué une petite phrase que nous connaissons toutes et tous, « les gens ne changent pas »

« La première école que j’ai créée, à Marseille, a été un changement considérable puisque je suis passée d’une vie de professeure à la fac et au lycée, à une position d’entrepreneure. Tout d’un coup, c’est un changement d’aptitude en fait. Il faut mobiliser d’autres ressources et d’autres compétences, qu’il faut parfois aller chercher. »

Les Déviations : Qu’est-ce que la notion de changement vous évoque ?

Marie Robert : Que tout change en permanence. C’est Héraclite qui le dit : on ne se baigne jamais dans la même rivière. C’est d’autant plus intéressant avec la période que nous sommes en train de vivre. 2020 a  donné l’impression d’une année de transformation ultime, puisqu’on a vécu des choses qu’on n’avait jamais vécues auparavant. Nous avons eu l’impression d’un point de rupture : un monde d’avant et un monde d’après. Mais je ne crois pas tout à fait à ça. Je crois à un monde en perpétuelle transformation, comme le sont aussi nos vies. Émotionnellement, professionnellement, intimement. Le changement se distille dans l’intégralité de nos existences, dans tous les interstices de notre vie. C’est une des notions qui m’intéresse le plus !

LD : Pour ma part le changement me fait penser à cette petite phrase qu’on entend souvent : « Les gens ne changent pas. » Alors oui ou non, est-ce que c’est vrai ?

MR : [rires] Heureusement que si ! Sinon ce serait très angoissant ! Pour Paul Ricœur, le mot « identité » est constitué de plusieurs choses. Celles qui ne changent pas, qu’il appelle la « mêmeté » et qui restent les mêmes tout au long de notre vie, comme nos empreintes digitales, la couleur de nos yeux, notre lieu de naissance, ou encore certains goûts qu’on va garder toute notre vie. Et de l’autre côté, il y a ce qu’il appelle l’ipséité. Le mot fait un peu peur mais il n’est pas si effrayant que ça. On n’a pas les mêmes amis, on n’a pas forcément les mêmes goûts, etc. ; l’ipséité c’est tout ce qui change et qui pourtant, nous fait continuer à dire je. C’est quand même un peu fascinant.


LD : L’ipséité c’est devenir soi-même ?

MR : Exactement. C’est devenir soi-même à travers tous ces changements. Alors évidemment il y a un socle identitaire qui ne change pas, mais il faut s’apercevoir qu’on passe par 1 000 transformations. Tout à l’heure on entendait des pleurs d’enfants, là on ne les entend plus. D’une minute à l’autre, on se transforme. Souvent quand je les regarde, et que je les vois émotionnellement traverser plein de choses avec une énorme intensité, cela me ramène à ce changement permanent.

LD : D’où est ce qu’elle vient selon vous cette affirmation un peu impérieuse, « on ne change pas » ?

MR : Même si souvent on l’utilise de manière négative (« Ça ne sert à rien de le convaincre, il ne va pas changer »), pour autant c’est comme si on construisait des repères. Or à l’inverse, en disant que tout change, cela signifie que tout est chaos, précaire, et ça c’est difficile. On a l’impression d’être dans des secousses en permanence. Pourquoi tient-on autant aux amis d’enfance ? Outre les enjeux émotionnels et les souvenirs, c’est parce qu’ils sont le réceptacle d’une essence identitaire dont ils sont les garants et les témoins. Dans un monde chaotique c’est peut-être rassurant. Peut-être qu’on s’accroche à cette idée de ne pas changer, pour tout simplement se rassurer.

LD : Pour beaucoup d’entre nous, la crise sanitaire a agi comme un révélateur. Est-ce qu’il faut nécessairement passer par une crise pour changer ?

MR : Non je ne crois pas. Il y a aussi les crises qui nous fondent et celles qui nous abîment. Quand on est suffisamment à l’écoute de soi, de ses émotions et de ses envies, on n’a pas besoin de crise. C’est être capable de s’ajuster et d’écouter toutes nos variations. Etre à l’écoute de nos secousses.
Ps : Marie Robert est également la créatrice du podcast Philosophy is sexy. Après « Le voyage de Pénélope », elle publie son second roman « Les chemins du possible », aux éditions Flammarion (novembre 2021). Cet échange est une adaptation du podcast « L’instant philo », réalisé en novembre 2020 et à écouter ici.

© Pascal Ito/Flammarion

Par Emilie Drugeon.

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