Les Déviations : Pour notre échange tu as choisi un parc, à Lyon. Tu nous expliques pourquoi ?
Maud Voiron : C’est une petite bulle hors du temps où je suis souvent venue avec une amie. Nous y avons eu de grandes discussions qui ont partiellement changé nos vies. En fait, mon premier emploi n’était pas du tout un job pour lequel j’avais postulé parce que j’étais très réfractaire à l’enseignement. Au final, j’ai enseigné l’éthique médicale en prépa pendant plus de dix ans et ce parcours a énormément donné sens à ma conception de la philosophie. C’est là où j’ai compris qu’elle se pensait vraiment dans la transdisciplinarité. Donc pour moi ce parc symbolise l’occasion, le kairos, c’est-à-dire « le bon acte au bon moment ».
LD : Aujourd’hui on interroge la formule : « Je me sens étranger à moi-même. » Quel enjeu renferme-t-elle selon toi ?
MV : Cet enjeu : il existe en moi un espace insaisissable. J’aurais beau essayer de l’appréhender, il me filera toujours entre les doigts ! Donc l’expression suscite une forme d’inquiétude et de colère aussi parfois. Je suis moi et pourtant il y a quelque chose qui m’échappe ! Ce que je ne connais pas de moi c’est justement ce qui m’échappe, ou qui échappe à mon contrôle.
LD : Ça, c’est le « Je suis hors de moi » ?
MV : Oui. Le mot « étranger » vient du latin extraneus, « du dehors, de l’extérieur »… On essaye tous d’avoir une lecture exhaustive de soi et de décoder des choses, comme on le voit avec la génétique. Pourtant, avoir une totale maîtrise de soi, ce serait oublier que nous sommes en perpétuelle évolution. Cela s’inscrit dans la définition même de l’humanité et c’est peut-être ce qu’il y a de plus beau en nous. Dans cet interstice où je ne me connais pas, il y a un espace de liberté très grand. Ce serait dommage d’avoir peur de cette liberté, nous qui la chérissons tant.
LD : Est-ce que je peux me perdre dans cet espace où je ne me reconnais plus ?
MV : En fait, la question est plutôt : est-ce que je peux vraiment être en-dehors de moi ou est-ce que c’est une partie de moi qui était là en puissance ? Je peux dire ou faire quelque chose qui va me sembler en décalage avec la personne que je pensais être. Mais ce moment où « je ne me reconnais plus » est peut-être celui où je suis en train de me rencontrer sous d’autres aspects ! Cela nous renvoie à cette expression du dramaturge Térence : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » Finalement, peut-être que la meilleure connaissance de soi passe par une connaissance de ce qu’est l’humanité.
LD : Maud, tu as aussi donné cours auprès d’étudiant.es dans le secteur du numérique, sur des questions liées à la technologie et à l’intelligence artificielle. Est-ce que tu penses qu’une humanité « augmentée » pourrait in fine, nous rendre étrangers à nous-mêmes ?
MV :Je préfère parler d’évolution, et non pas d’augmentation qui a une connotation méliorative. Car si je suis « augmenté », cela veut dire que je suis une meilleure version de moi-même et ça, je ne peux pas en préjuger. On est même davantage sur une révolution qu’une évolution. Le transhumanisme, c’est le changement par excellence. Il s’agit d’une transformation telle qu’elle va nous pousser à renoncer à l’humanité telle qu’on la connaît. Il y a vraiment cette idée qu’on veut se réinventer.
LD : Peut-être au point d’approcher le post-humain ?
MV : Le transhumanisme donnera lieu, potentiellement, à une nouvelle espèce qui ne sera plus à proprement parler un être humain. Cela questionne énormément les enjeux éthique et bioéthique. Donc oui, il y a un risque de devenir étranger à soi-même, au point de devenir étranger à l’humanité.
Cet échange est une adaptation du podcast « L’instant philo », réalisé en février 2021 et à écouter ici.
Par Emilie Drugeon.