Mourad Benchellali : le camp terroriste, la prison, et la seconde chance…

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Mourad Benchellali. Originaire d’un quartier populaire de Lyon, Mourad Benchellali s’envole à 19 ans en Afghanistan pour ce qu’il pense être des vacances. Mais nous sommes à la veille des attentats du 11 septembre, et c’est dans le camp d'entraînement terroriste d'Al-Qaïda que le jeune homme atterrit. 21 ans plus tard, ce médiateur interculturel et du fait religieux est la preuve que l’on peut rebondir quelle que soit sa trajectoire.

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À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Mourad Benchellali. Originaire d’un quartier populaire de Lyon, Mourad Benchellali s’envole à 19 ans en Afghanistan pour ce qu’il pense être des vacances. Mais nous sommes à la veille des attentats du 11 septembre, et c’est dans le camp d’entraînement terroriste d’Al-Qaïda que le jeune homme atterrit. 21 ans plus tard, ce médiateur interculturel et du fait religieux est la preuve que l’on peut rebondir quelle que soit sa trajectoire.

Les Déviations : Alors que vous pensiez faire du tourisme en Afghanistan, vous atterrissez en été 2001 dans le camp d’Al-Qaïda. Que ressentez-vous en réalisant votre méprise ?

Mourad Benchellali : Pour moi qui n’avais jamais quitté mon quartier, ce voyage représentait beaucoup. Plus que du “tourisme”, je suis parti pour faire plaisir à mon frère que j’admirais. C’est lui qui avait tout organisé. Je voulais également m’évader d’une banlieue qui m’oppresssait et n’avait aucune perspective à m’offrir. Je souhaitais fuir l’image du “mouton noir de la famille” que mon frère avait façonnée et à laquelle je commençais à croire,…. Sur place, la colère est montée quand j’ai constaté que mes vacances allaient se transformer en stage d’entraînement de 60 jours ! Car au départ, on nous a fait croire que le maniement des armes était une obligation religieuse. J’imaginais effectuer une sorte de service militaire. J’ai commencé à avoir peur quand j’ai réalisé que j’étais dans un camp d’entraînement terroriste. A 19 ans, je n’avais pas envie de mourir. 

Suite aux attentats du 11 septembre, vous fuyez au Pakistan. Mais là-bas, vous êtes arrêté par les Américains qui vous transfèrent au camp de Guantanamo. Durant 30 mois, votre quotidien rime avec tortures et humiliations. A quoi vous accrochez-vous pour ne pas craquer ?

 A ma famille d’abord, que je n’avais pas vu depuis 6 mois, puis à la religion. Moi qui n’étais pas du tout religieux avant de partir, je me récitais l’histoire du prophète Joseph, injustement incarcéré…

A votre retour en France en 2004, la justice de notre pays estime que « Guantanamo  n’existe pas » et vous condamne à deux ans de prison pour association de malfaiteurs.  Quelles ressources déployez-vous cette fois ?

Le retour a été très difficile car j’ai découvert que toute ma famille était en prison, y compris mes parents jugés coupables de complicité. Mais contrairement à Guantanamo, l’incarcération en France offre des leviers que j’ai utilisés les uns après les autres. Je suis retourné à l’école, j’ai consulté une psychologue, rencontré l’assistante sociale, etc. 

Qu’avez-vous découvert de vous à travers cette expérience hors-norme ?

J’ai expérimenté l’incroyable faculté d’adaptation de l’Homme. Nous possédons des ressources insoupçonnées qui se mobilisent dans les grandes épreuves. J’ai aussi découvert que j’avais une sacrée capacité à rebondir ! A ma sortie de prison, j’étais livré à moi-même. Il a fallu tout reconstruire. J’ai réussi à me réinsérer alors que beaucoup ne pariaient pas là-dessus. 

Que reste-t-il  du Mourad de 19 ans ?

J’aurais pu me radicaliser car toutes les conditions étaient réunies. Ma vraie victoire est là ! En revanche, j’ai perdu ma naïveté et je ne prends plus aucune décision à la légère. Je sais qu’elles peuvent coûter cher…


Malgré votre casier judiciaire, vous travaillez aujourd’hui dans le secteur social. Qu’est-ce que votre trajectoire vous inspire ?

Je suis la preuve qu’il n’y a pas de fatalité ! Quel que soit son parcours, les portes peuvent se rouvrir. A ma sortie de prison, l’adjoint au maire de Lyon m’a mis en relation avec l’une de ses amies qui était directrice d’une agence d’intérim. De fil en aiguille, j’ai pu  bâtir un solide parcours professionnel qui m’a conduit dans le secteur social. C’était inespéré vu mon casier judiciaire ! Aujourd’hui, je suis “médiateur interculturel et du fait religieux” et, à côté, je donne des conférences. Je dois ma réinsertion à toutes les rencontres qui se sont présentées sur mon chemin. Je ne compte plus le nombre de messages que j’ai reçus, en partie sur les réseaux sociaux, me proposant de m’aider directement ou de me mettre en contact avec des personnes ressources. J’ai accepté sans hésiter d’attraper ces mains tendues. J’avais une revanche à prendre sur la vie. Quand on est perçu comme un terroriste, on est considéré comme un ennemi des institutions. Réintégrer la société, c’est prouver le contraire.

En quoi consiste votre double activité ?

En tant que médiateur interculturel et du fait religieux, j’oeuvre à la réinsertion des personnes en rupture avec la société. Je réapprends aux anciens détenus à se mêler aux autres. Ce travail implique bien sûr d’aborder la religion ; j’explique qu’il n’existe pas qu’une interprétation rigoriste du Coran. Je participe également à des conférences, le plus souvent dans des établissements scolaires. Je partage avec les élèves mon expérience ; j’évoque la question de la réinsertion ; je donne un éclairage sur la religion (quelle qu’elle soit) et les dangers de l’idéologie ; j’insiste sur l’importance de la laïcité,… C’est très vaste !


Sur un plan plus personnel, êtes vous en couple ? Avez-vous des enfants ?

Durant mon incarcération, une femme m’a écrit. Nous avons noué une relation qui s’est poursuivie à ma sortie de prison. De notre histoire est né un garçon qui a aujourd’hui 14 ans. Nous nous sommes séparés quelques années après sa naissance et je suis aujourd’hui célibataire.

Avec le recul, qu’auriez-vous envie de dire au jeune Mourad qui, au fond de sa cellule, se sentait désespéré ?

Qu’il va s’en sortir ! Je me souviens que j’avais très peur de ne pas me réinsérer. Je lui dirais également de cultiver la patience et d’ignorer les projections échafaudées par “les autres”. Dans la tête de beaucoup de monde, j’étais et je reste un djiadiste, alors que je n’ai jamais fait le Djihad ! C’est injuste mais c’est comme cela. Accepter d’avancer avec une étiquette collée sur le front est la seule solution pour continuer à vivre. Ni plus, ni moins.

© D.R

Par Sandra Franrenet.

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