« J’étais encouragé à faire les études les plus prestigieuses qui soient. »
Né à Madrid en 1977, Pedro Correa arrive en Belgique dès l’âge de 14 ans. Il est poussé à suivre un ascenseur social. «J’étais encouragé à faire les études les plus prestigieuses qui soient.»
Influencé par sa famille et la société – son père était professeur de littérature, sa mère peintre- il se lance à corps perdu dans des études d’ingénieur. Pedro serait tenté de passer ses journées à dessiner et à écrire, mais se restreint à l’image qu’il souhaite renvoyer à la société en poursuivant ses études jusqu’à l’obtention d’un bac +9.
Après avoir décroché un doctorat en Sciences Appliquées à Louvain et « coché ainsi les cases », il s’autorise à vivre pour lui. Il continue à se former et obtient un diplôme Master en Gestion et à l’Académie Royale des Beaux Arts de Bruxelles en peinture à l’huile- « Chercher sa voie, ça implique aussi beaucoup de tâtonnements et d’essais-erreurs, qui ont tous au final contribué à m’emmener où je suis aujourd’hui qui n’est en soit pas une destination. »
« J’ai commencé à avoir cette envie de faire un travail qui me laisserait un peu plus de temps. »
Sa première expérience professionnelle sera de celles qui font rêver. Il trouve une place dans l’encodage de films et voyage énormément, à Hollywood et ailleurs. Un travail passion, où l’on sacrifie son temps pour les déplacements et les représentations.
C’est la naissance de son premier enfant qui lui fera réaliser son manque de temps personnel. « J’ai commencé à avoir cette envie de faire un travail qui me laisserait un peu plus de temps. » Paradoxalement, c’est dans une grande multinationale qu’il fera du suivi de projet technique et qu’il évoluera.
Pedro n’a que 29 ans en 2006 lorsqu’il voit son père qui était en bonne santé partir du jour au lendemain à l’âge de 56 ans. « Ça ne peut que refléter sur ma propre fragilité. » Malgré le fait qu’il soit lui aussi en grande forme, Pedro réalise que pour lui également, demain, tout peut s’arrêter. Et que le temps n’attend pas. Il fait la nuance : celle de savoir qu’on est mortel, à savoir que l’on va mourir.
Tous mes collègues me regardaient en me disant : « Mais comment tu vas vivre ? Comment tu vas faire ? »
Cette remise en question existentielle bouscule toutes les priorités de sa vie : «Qu’est-ce que je changerais dans cette vie si je mourrais demain ? » Il réalise qu’il a construit depuis tout petit sa vie sur des rails construits par d’autres. Il fait le choix audacieux d’emprunter de nouveaux voies, dévie non pas vers un autre chemin, mais vers une nouvelle façon de penser sa vie vers un foisonnement de possibles.
Loin de lui son envie de poursuivre sa carrière linéaire, il troque une proposition professionnelle dans une banque pour déterrer son rêve d’enfant et exercer en tant qu’artiste-photographe, auteur et conférencier en free lance. « J’avais envie que ça marche, que ça dure. » Il fait face à ses peurs, dont celle que les autres lui renvoient. Tous mes collègues me regardaient en me disant : « Mais comment tu vas vivre ? Comment tu vas faire ? »
Il fait la part entre un réel danger de mort, la peur du risque, et la peur de quelqu’un d’autre.
« Ce qui compte, c’est être en accord avec nos valeurs. »
« Cela faisait un an que je sentais qu’en exerçant le métier d’artiste photographe il y avait une part de contact humain qui me manquait, de transmission aussi. » En parallèle de son activité, il suit une nouvelle formation en coaching. Il commence à écrire un livre sur sa transition. C’est là qu’il se rend compte à quel point le groupe de réflexion qu’il avait créé avec quelques amis, 5 ans plus tôt, avait été important. « J’ai alors assisté à un cycle de conférences organisé par l’association des Alumni de mon ancienne faculté de Polytech et j’ai entendu Philippe Bihouix qui prône une décroissance technologique. Je me suis dit que cette faculté avait peut-être changé depuis que j’y étais. Elle serait peut-être d’accord de me laisser parler du pouvoir du groupe (et du groupe de réflexion).
En les appelant, ils étaient non seulement très enthousiastes à l’idée de faire cette conférence (qui est finalement devenu une conférence TEDx « Le pouvoir du groupe »), mais ils m’ont aussi dit qu’ils leur manquait un orateur pour le discours de remise des diplômes 2019 qui aurait lieu quelques semaines plus tard. J’ai accepté, la peur au ventre. J’ai fait le choix d’un discours différent, qui prône la passion plutôt que la réussite. » Pedro invite à retrouver cette voix intérieure délaissée dans des discours accès sur le sérieux, la compétition, la carrière. Sa parole devient alors virale. Le discours est relayé sur les réseaux sociaux et fait écho chez des millions de personne. De cette expérience fleurissent les opportunités, donc celle de l’écriture de son premier livre « Matins Clairs » aux éditions de l’Iconoclaste.
Aujourd’hui, Pedro réalise que « ce qui compte, c’est être en accord avec nos valeurs et avoir un impact positif. »
© Gaëtan Chekaiban
Par Victoria Guillomon.