Ancien professeur, philosophe, auteur et co-fondateur du Paris Podcast Festival, Thibaut de Saint Maurice pense qu’il n’y a qu’un pas, entre changement d’avis et changement de vie. Pour cet amateur de dictons populaires, « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis… »
À ma première question, le ton est joyeusement donné. Il faut dire que nous avions déjà eu l’occasion d’échanger, notamment dans les couloirs du Paris Podcast Festival que Thibaut de Saint-Maurice a co-fondé en 2018. Notre rendez-vous a été fixé à la Gaîté Lyrique, un espace dédié aux cultures numériques. « Pour moi c’est le lieu de l’aventure et de la passion car j’y fais autre chose que mon métier principal ; je partage cette passion…»
Les Déviations : Si je te dis « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis », qu’est-ce que ça t’évoque ?
Thibaut de Saint Maurice : C’est une expression que j’ai souvent utilisée comme amorce de réflexion, aussi bien au lycée qu’à l’université dans un cours de philosophie morale, autour de la capacité à se transformer et changer. C’est une bonne formule de départ pour réfléchir à la notion d’intelligence ou à la manière dont on construit sa propre pensée. Je suis friand de proverbes ; ce sont des invitations à la réflexion, qu’on appelle d’ailleurs sagesse populaire.
LD : As-tu déjà opéré une déviation dans ta vie ?
TSM : J’ai choisi de devenir prof de philo en connaissance de cause, alors que j’appartenais à une famille plutôt bourgeoise. Nous sommes déterminés par nos appartenances sociales, nos origines, notre époque et si on ajoute la détermination due à un jeu de pulsion inconscientes, la vie que nous menons ne semble pas tout à fait libre ! Nos choix sont parfois soupçonnés de ne pas être les nôtres. Moi je suis spinoziste [Baruch Spinoza (1632-1677) N.D.L.R]. Je pense que tout ce qui nous arrive est déterminé, oui, mais ce n’est pas incompatible avec notre liberté. J’ai la conviction qu’en prenant le temps de comprendre d’où on vient, qui on est, ce qui nous motive, etc., on peut choisir en connaissance de cause. Comprendre les causes qui nous déterminent permet de produire quelque chose comme de la liberté. Le déterminisme n’est pas incompatible avec la liberté.
LD : Changer d’avis, c’est aussi faire acte de liberté ?
TSM : Cela évoque une vie mobile, une capacité à se mettre en mouvement, à changer, à réfléchir sur soi. Il y a opposition entre une forme de vie passive (« suivre le mouvement », ne pas avoir l’impression de décider) et une vie plus agile, adaptative, qui dit quelque chose de notre liberté. Passer de l’inertie au mouvement, c’est même faire l’expérience -assez irrésistible- de la libération, de l’émancipation. C’est sortir d’une condition qu’on n’avait pas trop choisie, ou dans laquelle on répétait quelque chose (choix, valeurs, croyances, etc.), à une forme de vie où on se sent davantage à l’origine des actes qu’on pose.
LD : Pour Jean-Paul Sartre, nous serions même « condamnés à être libres » !
TSM : Oui, cette formule est une provocation. Pour lui, une situation est un commandement à devoir choisir. Et ce qu’il appelle mauvaise foi, c’est prendre excuse des éléments de votre situation pour dire que vous n’êtes pas libres. C’est une philosophie de la liberté très exigeante, mais aussi très libératrice. Par exemple, bien sûr qu’on ne choisit pas la situation dans laquelle on naît, en revanche on peut choisir d’en faire quelque chose : l’assumer ou se révolter ! Cela signifie que nos existences peuvent se penser sous le concept du projet et non pas du destin. Cette pensée-là nous libère des déterminations.
LD : Toi qui a l’habitude d’appliquer la philosophie au quotidien : comment faire pour dépasser un blocage, une résistance au changement ?
TSM : Contre la peur, le meilleur remède n’est pas la raison. Ma ressource c’est la conversation. Avoir de longues et belles conversations avec autrui. Elles permettent de se reformuler le problème qu’on rencontre et de le domestiquer. Et puis… C’est bien de regarder le changement, mais c’est important aussi de voir ce qui demeure, ce qui reste de nous. En quoi se construit une forme de continuité de notre identité. Ça permet d’avoir moins peur parfois.
Auteur de « Philosophie en séries » (éd. Ellipses) et « Des philosophes et des héros » (éd. First), Thibaut de Saint Maurice est un philosophe spécialiste des personnages de fiction. En 2020, il traduit et présente « De la liberté des femmes » (éd. Payot), d’Emma Goldman. Chroniqueur sur France Inter, il a également cofondé le Paris Podcast Festival dont la 4e édition a eu lieu en octobre 2021.
© Julie Sebadelha Paris
Par Emilie Drugeon.
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