Thierry Hoo : De paires en fils et inversement

J’ai failli tout plaquer mais l’amour du métier était trop fort.

Il y a ceux qui changent de vie, bifurquent, dévient, renversent la table, relancent les dés, partent en jetant la clé… Et puis il y a ceux qui se trouvent bien là où ils sont, où la vie les a posés. Ils avancent sur les mêmes rails, bien calés. Passent les aiguillages sans changer de direction. Sont-ils moins exigeants, moins à l’écoute de leurs aspirations, moins attentifs à ce qui se passe autour d’eux ? Certainement pas. Leur déviation à eux se fait en silence, en profondeur, dans la continuité. C’est le cas de Thierry Hoo, cordonnier à Paris depuis 40 ans. Quatre décennies à pratiquer un métier qui, comme il le dit lui-même, n’a pas beaucoup changé. Et pourtant, Thierry a trouvé le bonheur et ne l’a plus quitté dans cette curieuse boutique à son image : vraie et chaleureuse. 

Propos recueillis par Thomas Lepresle.

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Les Déviations : Tu es cordonnier depuis 40 ans. Comment es-tu tombé dedans ?

Thierry Hoo : C’est simple, je suis né dans une chaussure. Mon père était cordonnier, il a ouvert sa boutique en 1960 juste en face, rue Sedaine. La cordonnerie se trouvait au rez-de-chaussée, nous on habitait au quatrième, et j’étais constamment fourré à la boutique, dès 4 ans, une brosse à la main, un balai, un pinceau… Plus tard j’ai appris à fabriquer des chaussures au lycée d’Alembert, passé un BEP, trois CAP dont un de podologue en cours du soir car je voulais approfondir mon savoir aussi bien du pied que de la chaussure. Et en 1983, j’ai commencé à bosser avec mon père comme employé.

LD : Faire ce métier était une évidence pour toi ?

TH : Complètement. Ça a été mon choix à 100 %, sans aucune pression parentale. Et puis je n’étais pas un crack à l’école, c’est la vérité. Donc ça s’est fait naturellement. Un jour, papa a eu un problème de santé, il a dû partir en ambulance. ll y avait du boulot pour trois, je me suis relevé les manches et ce jour-là, j’ai bien compris qu’il y avait 24 heures dans une journée.

LD : La profession de cordonnier a-t-elle beaucoup évolué depuis tes débuts ?

TH : Franchement, non. Les outils n’ont pas changé, les machines un petit peu, mais ça reste en gros les mêmes qu’il y a 60 ans. On utilise les mêmes techniques, sauf qu’on s’adapte aux nouveaux matériaux. L’informatique a très peu de place, on n’est pas des imprimantes 3D.
Ce qui a le plus changé finalement, c’est le contact client. Ça me plaisait beaucoup avant, là c’est plus compliqué. Les gens veulent tout, tout de suite, moins cher, ils sont hyper tatillons. Aujourd’hui, avant de réparer une paire de chaussures, on doit faire “l’état des lieux”, comme pour une voiture. Avant, je rendais toujours les chaussures cirées : j’ai arrêté car je me faisais engueuler. Mais on fait encore de belles rencontres.

LD : Ta cordonnerie ressemble à un chalet en plein Paris. Pourquoi ?

TH : Mon père est béarnais, d’où mon béret, cette envie de nous spécialiser dans les chaussures de montagne et ce côté chalet authentique construit par des ouvriers de Chamonix avec du bois de mélèze. Je suis un fou de montagne, j’ai fait deux fois l’ascension du mont Blanc. À Paris, j’ai plein de clients montagnards, il y a un échange “passion”, on se donne des conseils sur des randos… Après, je ne me suis jamais installé à la montagne parce qu’en Île-de-France, on est 12 millions, donc la clientèle est ici. Et je suis aussi un vrai Parisien.

LD : Tu n’as jamais eu envie de changer de métier ?

TH : Jamais, jamais, jamais ! Enfin si, une fois quand j’étais jeune, car je gagnais très chichement ma vie. J’ai failli tout plaquer mais l’amour du métier était trop fort. Il n’y a aucune lassitude puisque j’apprends tous les jours. Chaque soulier est unique, selon le client l’usure sera plutôt comme ceci ou comme cela. La façon de travailler est sans cesse différente, je suis en perpétuelle réflexion, je me casse la tête. C’est beaucoup plus compliqué de réparer que de fabriquer, parce qu’il n’y a pas de réparation standard.

LD : Est-ce qu’il t’est arrivé de te sentir épuisé, au point d’avoir envie d’autre chose ?

TH : Le “burn-out” ? Croyez-moi, j’ai été dans des états de fatigue énorme, à m’endormir le soir sur mon scooter au feu rouge. Mais on ne baisse pas les bras, il faut y aller ! Quand on est bien dans son métier, en adéquation avec soi-même, on arrive à régler les problèmes. Moi, le matin je ne vais pas au travail, je vais m’amuser.

LD : Pas de retraite en vue donc ?

TH : Pas tant que j’ai la santé. Je m’améliore et m’émerveille constamment. Je découvre encore de nouvelles chaussures et je vais voir les jeunes à l’atelier pour leur montrer : “Waouh, regardez la couture, regardez la semelle…” Le jour où je ne m’étonne plus, j’arrête.

LD : La transmission occupe une place essentielle pour toi…

TH : J’adore être avec les jeunes. J’ai formé plein d’apprentis, j’en prends un tous les deux ans. Un artisan qui ne transmet pas son savoir n’a rien compris. Cordonnier, ça ne s’apprend pas sur un tableau noir, il faut toucher, parler, échanger. Je suis très à cheval sur les traditions, mais aussi sur la convivialité. Et puis je n’ai pas la science infuse, ils m’apportent beaucoup. C’est bien d’avoir un mélange entre expérience et fougue de la jeunesse.

LD : La suite semble en tout cas assurée puisque l’un de tes fils travaille à tes côtés.

TH : J’ai trois enfants, je ne les ai pas poussés, mais je suis heureux que Clément prenne le relais. C’est la troisième génération. Il travaillait comme ingénieur commercial mais a choisi cette reconversion, notamment pour développer l’entreprise. Donc oui, c’est une affaire de famille, et une affaire qui roule. Ou plutôt qui “marche”.

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