Didier Terrier : ” le temps de travail ne représente plus que 13% du temps de notre existence ! “

L'âge auquel on commence à travailler n'a cessé de reculer.

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines des histoires que nous avons eu plaisir à raconter. Aujourd’hui nous vous parlerons de Didier Terrier.

Propos recueillis par Nolwenn Perriat

Les Déviations : Si l’histoire du travail ne peut se résumer en quelques dates, parlons des travailleurs, qui sont-ils ?

Didier Terrier : Les frontières sont extrêmement mouvantes, entre ceux qui pourront se qualifier de travailleurs et ceux qui ne le feront pas. Pour le juriste Alain Supiot, il faut distinguer l’œuvre et le labeur. D’un côté, ceux qui vont œuvrer vont pratiquer une tâche pour laquelle ils sont très qualifiés et qu’ils auront le sentiment d’accomplir, tandis que ceux qui vont travailler sont les gens de peine. Le travailleur est contraint, il effectue une tâche relativement pénible sous les ordres de quelqu’un.

La meilleure des preuves que le travail n’est pas une partie de plaisir. La première acception du mot travail au Moyen Âge désigne la parturiente. Une femme en couches est une femme en travail. Les professions libérales ne vont pas se qualifier de travailleuses. On ne verra pas un notaire dire : « Je suis un travailleur. » Il n’est pas inintéressant de constater que le notaire ou que le médecin ne vont pas toucher un salaire mais des honoraires. Lorsque l’on est un juge, un enseignant, un préfet… on reçoit un traitement.

LD : Actuellement nous n’avons jamais aussi peu travaillé…

DT : Oui aujourd’hui le temps de travail représente 13% du temps de notre existence contre 40% au début du 20e. Ce qui veut dire que l’âge auquel on commence à travailler n’a cessé de reculer et que l’âge auquel on arrête de travailler n’a cessé d’avancer (par rapport à la mort). Si on y ajoute la réduction du temps de travail et l’invention des congés payés, on arrive à 13%. Cela fait peu et pourtant, dans notre esprit, c’est beaucoup. Travailler est toujours central dans notre existence. Pourtant il y a la place pour quantité de temps pour la famille, les loisirs…

LD : Quand commence-t-il à y avoir une réduction du temps de travail ? 

DT : D’abord le mouvement « effet utile » part d’Angleterre et gagne le continent dans les années 1870. Les classes dirigeantes se demandent : « A faire travailler les gens longtemps, ne perdons-nous pas plus d’argent que si on les faisait travailler de manière plus intense moins longtemps ? » Ensuite il y a la protestation ouvrière. Parfois certains sont contre la réduction du temps de travail car ils sont moins payés. Dans les années 1890-1910, de nombreuses lois sont prises sur la durée du travail, sur les accidents. Les premières conventions collectives et les premiers systèmes de retraite apparaissent.

Le climat social au début des années 1890 est extrêmement tendu, c’est une période où l’on croit au grand soir c’est à dire à la grève générale qui permettra au monde du travail de prendre le pouvoir. En 1890 est initiée la grève du 1er mai, c’est le début de la revendication de la loi des 8 heures, la création de la CGT, du Parti socialiste. La guerre 14-18 va mettre comme un couvercle au-dessus de tout ça. La vraie rupture reste 1936 avec les 15 jours de congés payés. Qu’on puisse être payé 15 jours à ne pas travailler c’est une révolution et un traumatisme pour les classes possédantes.

LD : Quid de la retraite ? 

DT : Elle existe depuis longtemps puisque dès le 17ème siècle, pour attirer des soldats on leur proposait une retraite. Elle est mise en place pour les cheminots au 19e siècle dont le travail était particulièrement pénible. En 1945, le Conseil national de la résistance a acté une retraite pour tous sur la base de la répartition et non de la capitalisation. Certaines professions, agriculteurs ou petits commerçants ont refusé cette retraite, ils ont eu l’occasion de s’en mordre les doigts. Aujourd’hui beaucoup de retraités restent des gens en activité, soit en étant payés, soit de la manière la plus bénévole. Ils ont exercé un métier suffisamment valorisant pour qu’ils aient envie de le poursuivre à leur manière. Il y a aussi ceux qui partent à la retraite, relativement jeunes et trouvent ce qui s’appelle un nouvel emploi. Prenons les policiers, les militaires, etc. »

LD : Que peut-on dire du chômage et du revenu universel ? 

DT : Le mot chômeur est une invention de la fin du 19ème siècle. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de gens sans travail auparavant. Mais on a construit la catégorie de chômeurs à partir du moment où on a songé à la dénombrer à des fins d’aides rationalisées. Autre élément intéressant, tous ceux qui aujourd’hui contournent le travail ou le refusent sciemment. David Frayne a écrit en 2018 un livre qui s’intitule : « Le refus du travail théorie et pratique de la résistance au travail ». Il montre que ce ne sont pas des gens qui sont oisifs, mais qui font le choix de vivre à la marge. Ca pose donc la question faut-il, oui ou non créer le revenu universel ?”

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