Gérard Haddad : d’ingénieur agronome à médecin psychiatre…

Je sentis que je pouvais désormais affronter ma terreur la folie


À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Gérard Haddad. Il s’apprêtait à débuter des études de médecine, lorsque, subitement, confronté à la maladie mentale d’un amour de jeunesse, il a préféré « fuir » la folie et devenir ingénieur agronome au Sénégal. Aujourd’hui, Gérard Haddad est un médecin psychanalyste, adopté par Lacan et reconnu par tous ses pairs, et il plaide pour ce droit à « la deuxième chance »…

“A la fin de son adolescence, celui-ci n’a pas toujours la force ni l’audace pour imposer son désir.”

Au début de sa vie d’adulte, dès le déclin de sa puberté, tout sujet est confronté à deux décisions importantes qu’il doit prendre et qui détermineront sa vie ultérieure. D’abord ses choix amoureux, devenus dans la modernité assez labiles, d’autre part, le choix plus contraignant d’une profession, avec le préalable d’une formation parfois longue et difficile, telle une monture sur le dos de laquelle il chevauchera sa carrière avec ses succès et ses échecs.

Le choix de cette profession s’effectue selon un déterminisme complexe, à la confluence d’un désir pour une part inconscient et de considérations sociales et familiales à regrouper sous la rubrique « adaptation et sécurité ». Ces deux motions peuvent se contredire, cas fréquent, et rentrer en conflit, dont l’issue marquera le destin du sujet. A la fin de son adolescence, celui-ci n’a pas toujours la force ni l’audace pour imposer son désir face à des parents et à la société qui lui désigne le « bon » chemin de la sécurité et de l’adaptation

“Ce fut la confrontation à la maladie mentale d’un amour de jeunesse.”

Illustrons d’un exemple concret. Voici un jeune homme passionné par l’art lyrique et qui désire prendre le risque d’une carrière de baryton. Avant d’assumer ce désir il se sentit contraint de passer le concours d’une des plus grandes écoles d’ingénieur. Une fois son diplôme en poche, il déclara que désormais il se consacrerait à l’opéra où il fit une superbe carrière. En ce qui me concerne, mon désir était dès l’adolescence bien défini, à savoir celui de devenir médecin puis de me spécialiser en psychiatrie et à devenir psychanalyste.

Au moment de m’engager dans cette voie longuement mûrie, un incident autobiographique me fit abandonner ce projet. Ce fut la confrontation à la maladie mentale d’un amour de jeunesse. Le choc fut violent et je ne trouvai pas la force de m’affronter à l’hydre effrayante de la folie. Je crus préférable de choisir la voix apaisante de la vie champêtre et de me consacrer à l’agronomie. – J’ai été admis à l’école nationale supérieure d’Agronomie de Grignon en 1960 et je me suis spécialisé en Agronomie tropicale en 1964. – Il s’ensuivit une passionnante carrière d’agronome au Sénégal.

“Comment suis-je parvenu à opérer cette reconversion reste pour moi comme pour mes amis un mystère ?”

Voilà que dix ans plus tard, j’entrepris pour des raisons personnelles une analyse avec Jacques Lacan. Dès les premiers mois de ma cure, les résultats furent spectaculaires et des forces psychiques me revinrent. Je sentis que je pouvais désormais affronter ma terreur la folie. Pour cela, je choisis la voie la plus escarpée, celle de longues études de médecine – 11 ans au CHU Saint-Antoine- en partant de zéro, alors que j’avais déjà plus de 30 ans et que j’étais chargé de famille,  j’étais marié et j’avais trois fils-.

J’ai pu continuer les premières années à travailler à mi temps comme ingénieur agronome, puis je suis devenu interne. Mais cela était très dur financièrement – j’ai jonglé avec des petites opérations immobilières qu’il était facile de faire à l’époque- très difficile aussi de se constituer au départ une clientèle. Comment suis-je parvenu à opérer cette reconversion reste pour moi comme pour mes amis un mystère ? D’autant que je devais continuer à payer ma séance quotidienne chez Lacan qui n’était pas donnée*…

“Ces structures de reconversion – j’ai eu la chance de bénéficier du soutien de l’université mais est-il suffisant aujourd’hui ?”

Le conflit entre désir et adaptation fut dans mon cas purement intérieur. Lorsque le conflit entre désir et adaptation tourne à l’avantage de cette dernière, le sujet éprouve en vieillissant, un sentiment d’insatisfaction, d’échec, de la jalousie à l’égard  de ceux qui ont vécu selon leur désir profond . Ce sentiment a souvent des conséquences psychiatriques sous forme de dépression, de burn-out, voire de maladies psychosomatiques comme un cancer.

Pour éviter ces destinées ratées, avec leurs conséquences sociales, il paraît nécessaire de ménager des structures permettant la reconversion dans la voix d’un désir profond pour ceux qui n’ont pas réussi à s’y engager à la fin de leur adolescence.  Ils n’ont pas eu alors le courage, c’est-à-dire la force psychique pour s’y engager. Ces structures de reconversion – j’ai eu la chance de bénéficier du soutien de l’université mais est-il suffisant aujourd’hui ? – ne sauraient se substituer complètement à la volonté et au courage du sujet concerné qui ne pourra s’éviter d’importants efforts aussi aussi bien de travail que de privations financières.


* Gérard Haddad est l’auteur de nombreux ouvrages dont “Le jour où Lacan m’a adopté” – éditions Gasset ; « A l’Origine de la Violence », D’Oedipe à Caïn, une erreur de Freud ? – Editions Salvator ; et plus récemment du très remarqué : « Antonietta », lettres à ma disparue –  aux éditions du Rocher.

© Vincent Fournier/DR

Par Gérard Haddad.

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