Pascal Picq : « Avec la crise sanitaire, la Terre est redevenue plate ! »

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Pascal Picq. Paléoanthropologue, il étudie depuis des décennies l’évolution de l’Homme, des grands singes, des entreprises et des sociétés. Véritable synthèse de son travail d’observation, son dernier ouvrage passionnant, « Les chimpanzés et le télétravail »*, propose un regard darwinien sur les transformations du travail au lendemain de la crise sanitaire.

Propos recueillis par Sandra Franrenet

Les Déviations : Le titre de votre dernier essai, « Les chimpanzés et le télétravail , avec ce sous titre « vers une (r)évolution anthropologique », constitue un clin d’œil éloquent à nos cousins éloignés. Est-ce une manière de rappeler que, même à l’ère du numérique, Sapiens reste un singe comme les autres ?

Pascal Picq : « Non, Sapiens n’est pas un grand singe comme les autres ! En revanche, nous partageons un ancêtre commun exclusif avec les chimpanzés et, de ce fait, nous possédons beaucoup de caractères similaires, notamment sociaux. Si j’ai choisi ce titre, c’est parce que, comme les hommes, les chimpanzés vivent dans des sociétés dites de fusion et de fission : ils se réunissent ou fusionnent pour des activités sociales très qualitatives – politiques, affectives, ludiques, déplacements, chasse, … – et se séparent ou fissionnent en sous-groupes (voire individuellement) pour vaquer à des occupations plus prosaïques, comme la quête de nourriture. Ce faisant, ils maintiennent leur identité de groupe, échangent des informations et maintiennent leurs cultures. Dans les sociétés humaines, la question des modes de fusion/fission a émergé avec les problématiques du développement des formes de travail à distance.  

LD : Qu’est ce que les singes ont à nous apprendre au lendemain de cette pandémie ?

PP : Diverses études dégagent deux typologies dominantes de sociétés face au changement et pour l’innovation : le modèle macaque et le modèle chimpanzé. Pour le premier, on constate une hiérarchie formelle avec la prévalence du statut sur les compétences, le népotisme, la coercition, l’absence de culture d’essai-erreur, sans rechercher le consentement des individus de statut inférieur. Les tâches à distance sont peu valorisantes, basées sur des gains de productivité et soumises à un contrôle serré. Chez les chimpanzés, la hiérarchie s’exprime très différemment. Elle recherche le consentement, admet les initiatives et les erreurs, est attentive aux compétences et accepte différents types de leadership selon les actions du groupe. Les tâches et missions sont ici plus ouvertes à différentes formes de collaborations, avec des formes plus subtiles. 

PP : Dans les sociétés humaines, de la fin du XVIIIe à la fin XXe – période qui correspond au premier âge des machines – la concentration des moyens de production a favorisé le modèle macaque. Depuis que nous sommes entrés dans le deuxième âge des machines (qui repose sur une économie de l’innovation), nous sommes revenus vers un modèle chimpanzé. Cependant, il y aura toujours des macaques et des chimpanzés, de la même façon qu’il y aura toujours des métiers et des tâches qui seront davantage susceptibles de se faire à distance que d’autres.

LD : La crise sanitaire a touché tous les pays ou presque. Que vous inspire ce phénomène mondial ?

PP : Les pays ont été frappés différemment selon leurs profils démographiques, épidémiologiques, économiques et sociaux. Bien malin celui qui peut dire qui s’en est le mieux sorti car il n’existe pas plus de “modèle asiatique” (la Chine n’ayant rien à voir avec la Corée du Sud) que de “modèle européen” (la France ne ressemble pas au Royaume Unis). Disons pour faire simple qu’avec la crise sanitaire, la Terre est redevenue plate ! J’entends par là que la révolution numérique a favorisé l’émergence d’innovations partout dans le monde. Le travail à distance nous met en relation avec des compétences et des personnes de toutes les diversités. Espérons que cela nous fera sortir de notre tropisme occidental hiérarchique. Se croire supérieur dans le monde qui vient sera dramatiquement sanctionné.

LD : Offrant une lecture évolutionniste des bouleversements en cours, vous affirmez que “la crise de la Covid-19, le confinement et les transformations du travail agissent comme la sélection naturelle”. Cela signifie-t-il que les entreprises qui ne se sont pas mises au numérique – et notamment au télétravail – risquent de disparaître ?

PP : Les entreprises qui ont déjà engagé leur transformation numérique et mis en place de véritables politiques RSE (responsabilité sociale des entreprises) s’en sortaient déjà beaucoup mieux que les autres. La raison ? Elles répondaient aux défis d’adaptation de la révolution numérique pour leurs activités. Elle s’implique dans des enjeux sociétaux et/ou environnementaux. La crise de la COVID n’a fait qu’accélérer leur transformation. En revanche, celles qui refusent ces changements ne doivent leur survie qu’au lobbying.

LD : Le télétravail constitue-t-il l’acmé des sociétés post-covid ?

PP : Certainement pas ! Tout l’enjeu consiste à transformer une expérience brutale et spontanée (la crise sanitaire) à la sélection de nouvelles bonnes pratiques de l’organisation du travail. Cet objectif suppose de mettre en place un nouveau projet d’entreprise. Il faut aussi définir de nouvelles organisations basées sur le consentement de toutes les parties prenantes. Cela fait partie de ce que j’appelle  les « causes premières » de l’adaptation, par opposition aux « causes secondes ».

LD : Quelles sont ces causes secondes ?

PP : Les causes secondes consistent à trouver des arrangements qui ne changent pas fondamentalement l’organisation du travail. Elles sont importantes car elles plaident également pour la transformation du travail. Mais ne doivent pas la justifier à elles seules. Si l’on se place du point de vue des individus, on retrouvera dans les causes secondes le fait de jouir des commodités de son lieu de vie, d’éviter les déplacements pendulaires, de pouvoir s’occuper de ses enfants, de faire du sport, d’avoir plus de souplesse dans son emploi du temps et moins de pression présentielle, etc. Concernant les entreprises, on trouvera surtout parmi ces causes la possibilité de réaliser des économies (de surface de bureau, de loyer, de frais de déplacement,..).

 LD : Si la pandémie a montré l’intérêt du télétravail, elle en a aussi présenté certaines limites…

PP : La pandémie a accentué le processus de bipolarisation des métiers et des catégories sociales qui était déjà très marqué. Les professions dites de premier et de second rangs ont été durement frappées. Il s’agit d’emplois moins valorisés, moins reconnus et moins rémunérés. Les individus qui les occupent habitent souvent loin de leur lieu d’exercice et subissent plus fréquemment des horaires décalés. Une partie de ces tâches – mais faible – sera à terme dédiée à des machines (comme par exemple l’assistance à distance)… Mais sans changer fondamentalement cette nécessité : le besoin de contacts sociaux (ou épouillage chez les singes). L’augmentation des usages de Doctolib ne remplace pas les consultations avec les médecins

PP : A l’opposé, les personnes occupant des métiers dits STEM (sciences, techniques, ingénieurs, mathématiques) qui sont par nature plus largement créatifs, intellectuels et mieux rémunérés, ont tiré de grands avantages de la crise sanitaire. Susceptibles de travailler à distance, ces actifs peuvent s’installer dans des résidences à la campagne ou dans des périphéries aérées. Karl Marx reste d’actualité dans l’articulation des moyens de production et des structures des sociétés. Le bonheur par les seules technologies est, au mieux, une utopie à l’instar de celles, sinistres, des transhumanistes libertariens. 

LD : Votre regard sur la France est très dur. Vous écrivez qu’elle “traîne de trop nombreux archaïsmes pour s’adapter au monde du travail en train d’advenir”. Quelles solutions préconisez-vous pour que notre pays évolue dans le bon sens ?

PP : Je crois qu’il est temps de sortir d’un modèle qui a réussi pour ma génération : celle des baby-boomers. L’accès massif à l’enseignement supérieur après 1968 a favorisé une incroyable évolution de nos sociétés : éducation, médecine, accès à la culture et aux voyages, liberté des mœurs, augmentation du QI et de l’espérance de vie, etc. Hélas, tout se sclérose depuis les années 1980. Plusieurs analystes ont prédit l’émergence d’une nouvelle aristocratie des universités, des grandes écoles et des diplômes qui ont progressivement remplacé les quartiers de noblesse et la noblesse de robe de l’Ancien Régime.

PP : On fait l’apologie des entrepreneurs les plus innovants et de la culture entrepreneuriale. Mais cette évolution culturelle se heurte toujours à ces élites. Comment répondre au défi d’un monde dans lequel émergent toutes les formes d’intelligences et d’innovation avec un poignée de personnes, certes brillantes, mais tellement homogames (NDLR : fonder un couple avec une personne du même groupe) ? C’est une question de diversité des intelligences.

LD : Vous insistez sur les discriminations envers les femmes. Moins bien payées, occupant des postes à moindre responsabilité, accablées de doubles journées de travail, elles ont une revanche à prendre à l’ère du deuxième âge des machines ! 

PP : Ces réflexions font suite à mon essai « Et l’Evolution créa la Femme » (Odile Jacob). De tous temps, les femmes ont plus travaillé que les hommes, dans des conditions de pénibilité plus grandes. Avec le recul de l’évolution et de l’histoire, on s’aperçoit cependant qu’aucune des innovations technologiques ni aucun des nouveaux modes de production ne leur ont profité. C’est incompréhensible ! Pourquoi des machines de plus en plus faciles d’utilisation comme les voitures, les camions, les avions, les bateaux ou les locomotives seraient moins bien manipulables par la gent féminine ? Avec la révolution numérique et les nouvelles formes de travail caractéristique du deuxième âge des machines, on voit encore moins pourquoi ces tâches ne seraient pas accessibles aux femmes ? Malheureusement, je ne me fais guère d’illusion tant les archaïsmes sont profonds…. Ce qui ne veut pas dire que la situation n’a pas vocation à changer !

LD : Vous rappelez qu’avant l’âge industriel – qui a impliqué un recentrage de la production industrielle sur la ville et accéléré le mouvement d’urbanisation – les gens travaillaient souvent chez eux. Va-t-on assister à une reconfiguration des espaces urbains maintenant qu’une partie importante de la population peut retravailler chez elle grâce au télétravail ?

PP : Boboïsation des villes, gentrification de certaines banlieues et de quelques campagnes, exclusions périphériques des classes moyennes et des plus pauvres le tout sur fond de bipolarisation social,…  La France et le monde ont changé à une vitesse exponentielle depuis un demi-siècle. Les entreprises et les technologies participent des changements en cours. Mais cela n’affranchit pas nos sociétés de profondes transformations politiques et sociétales. Dit autrement, responsabiliser les individus et les entreprises ne suffira pas.

LD : Vous expliquez que “dans l’évolution, comme dans l’histoire, on ne revient jamais en arrière. Maintenant, la bonne nouvelle est qu’il n’y a pas à̀ inventer les solutions. Elles existent. Il suffit de les sélectionner et de les développer.” Par où faut-il commencer selon vous ?

PP : Depuis 2007, l’urbanisation, les smartphones et l’explosion des datas nous a fait entrer dans une nouvelle phase de l’évolution humaine, à tel point que l’on parle désormais de « smart cities ». Cela annonce-t-il pour autant un « smart world » ? Rien n’est moins sûr ! La pandémie nous a rappelé que nous ne sommes pas sortis des logiques naturelles et culturelles de l’évolution de la lignée humaine. Quelles solutions s’offrent à nous ? Pour y répondre, je crois qu’il est urgent de s’intéresser à la coévolution entre les organismes vivants et l’évolution de la lignée humaine (sachant que notre lignée interfère avec nos environnement techniques et culturels).

PP : Notre époque a cruellement besoin d’un projet humaniste ouvert à l’échelle de la planète incluant la diversité des sociétés humaines et des espèces. Entre le Sapiens triomphant et arrogant, et une négation de la spécificité de Sapiens, il y a le vrai chemin de l’hominisation ; une espèce qui prend conscience de sa place dans l’histoire de la vie et qui en devient responsable pour les générations futures. Mais le plus difficile reste à accomplir : devenir enfin des vrais Sapiens ! »

« Les chimpanzés et le télétravail » – (éd. Eyrolles)

© Astrid di Crollalanza

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