Denis Maillard : « On pourrait faire autrement » 

Aujourd’hui, un candidat s’intéresse plus au nombre de jours de télétravail qu’aux RTT.

Consultant en relations sociales, Denis Maillard a co-fondé le cabinet de conseil Temps commun qui aide les entreprises à décrypter et faire face aux impacts des transformations sociales. Pour Les Déviations, il a analysé la crise du sens qui désarçonne les DRH.

Propos recueillis par Laurent Moisson.

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Les Déviations : La question du sens bouleverse le monde de l’entreprise. Quelle est l’origine de ce phénomène ?

Denis Maillard : Cette question est loin d’être contemporaine. Elle trouve ses origines en mai 1968. Souvenez-vous des grèves qui ont chahuté la France et même l’ensemble du monde occidental. A cette époque, les ouvriers à la chaîne dénoncent le manque d’autonomie. Les syndicats ont tenté d’y répondre en mettant l’accent sur l’ergonomie comme moyen de repenser le travail, tandis que les patrons ont pris conscience de la vocation sociale de l’entreprise. Je pense particulièrement au discours au CNPF (conseil national du patronat français) d’Antoine Riboud, fondateur et président de Danone, en 1972 à Marseille. Cette prise de parole fondatrice a entraîné des changements notables comme l’individualisation des tâches et la mise en place d’évaluations personnalisées. 

Malheureusement, la crise du début des années 1970 est venue mettre un terme à cet élan. Les entreprises en ont profité pour exercer une sorte de coercition visant à reprendre la main sur le travail. Il a fallu attendre la fin des années 1990 pour que ces questionnements ressuscitent, encouragées d’un côté par les pouvoirs publics (loi sur les 35 heures) et de l’autre par la publication d’un ouvrage majeur, Le harcèlement moral de Marie-France Hirigoyen (1999). Beaucoup d’individus se sont reconnus et ont mesuré le caractère déshumanisant de leur emploi. Près de dix ans plus tard, un autre ouvrage est venu réveiller une autre catégorie de travailleurs, Bullshit jobs de David Graeber (2018). C’est à partir de là que s’est mise en place l’idée qu’« on pourrait faire autrement ».

Les Déviations : Le confinement a-t-il précipité ce besoin de faire autrement ?

Denis Maillard : Il l’a surtout amplifié par capillarité. Jusqu’alors, seule une partie de la population a vraiment eu l’opportunité de s’interroger sur son job : les cadres qui ont lu La révolte des premiers de la classe. L’auteur, Jean-Laurent Cassely, décrit les défections de jeunes diplômés qui quittent les tours de la Défense pour passer un CAP cuisine.

Puis est arrivé le confinement qui a amené l’ensemble du monde salarié à réfléchir à l’utilité de son activité. L’expérience du télétravail, quand bien même elle se serait mal passée, a prouvé qu’il était possible d’organiser son emploi autrement et ainsi échapper à la tyrannie des petits chefs. Ensuite, il y a eu tous les professionnels qualifiés de non essentiels (restauration, tourisme, sécurité…) mis au chômage technique. Cette pause leur a permis de s’interroger sur leurs conditions de travail. Enfin, il y a eu tous ceux qui sont allés au front (soignants, commerçants, transporteurs…), ces gens invisibles tout à coup considérés indispensables à qui le gouvernement a promis monts et merveilles… et à qui l’on demande aujourd’hui de travailler deux ans de plus ! Le retour de bâton a été violent et les démissions pleuvent.

Les Déviations : Comment les entreprises réagissent-elles face à ce phénomène ?

Denis Maillard : Pour être franc, beaucoup sont perdues. Je collabore avec une trentaine de DRH et tous s’interrogent sur « l’engagement des salariés » qui ne penseraient qu’à « vivre des expériences ». Or cette requête les déroute. Aujourd’hui, un candidat qui se présente à un entretien d’embauche ne s’intéresse plus au nombre de RTT mais au nombre de jours de télétravail. Les préoccupations ont évolué. On voit également poindre un phénomène « gilet jaune » à l’intérieur des grandes entreprises que les contrôleurs de la SNCF ont parfaitement illustré en décembre. Leur démarche avait un côté très identitaire. C’est leur corporation, avec ses règles propres, qu’ils ont cherché à défendre directement auprès des DRH, sans passer par les syndicats.

Les Déviations : Quels conseils essayez-vous de donner aux entreprises dans cette période où les repères s’effritent ?

Denis Maillard : Les entreprises ont tort de se braquer en pensant que tout le monde veut partir ! Il est important qu’elles comprennent ce qui se cache derrière le fantasme de la reconversion dans les métiers « du faire ». Je parle délibérément de fantasme car je doute qu’il y ait des reconversions massives dans ces secteurs. Les métiers manuels sont davantage vus comme un horizon qui permet d’exprimer quelque chose et d’être autonome dans son travail. C’est précisément cela que j’invite les DRH à capter. 

© Hannah Assouline.

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