Episode 3 – Chronique d’un entrepreneur néorural : L’autre jour, j’ai remercié ma mère.

mère de Laurent Moisson

Le courage a besoin de nos peurs pour se développer. Sans elles, il n'y a rien à surmonter. Il n'existe pas.

Ma chère Maman, s’ils savaient…

Depuis quelques années, elle ne passait que rarement visiter mes pensées. Mais ce jour-là, j’ai senti sa présence. Presque charnelle.

J’étais au volant pour chercher mon fils à la gare. La forêt était toute autour de moi, dorée par la lumière de cette fin d’après-midi. Et j’ai souri. Un sourire large, profond, qui m’a tiré une larme.

La veille, j’avais pris la parole au milieu de centaines de personnes pour présenter mon nouveau magazine. Après mon exposé, des gens sont venus me voir. « J’aimerais avoir votre don pour parler si naturellement », me dit l’un d’eux. Un don ? Ma chère Maman, s’ils savaient…

Je suis issu d’une famille où les femmes sont fortes. Mais même au milieu d’elles, Maman était immense. Son incroyable charisme n’avait d’égal que l’amour qu’elle portait à ses quatre enfants. Un amour enveloppant où j’aimais me lover. Elle nous connaissait intimement et ajustait son éducation à chacune de nos personnalités, encourageant nos forces, consolidant nos faiblesses.

Les miennes étaient multiples, puissantes, excessives, déséquilibrées.

Je suis né doté d’une incroyable énergie. Si dense, si constante, si inépuisable qu’elle en devenait difficile à canaliser. J’ai d’abord dû apprendre à m’en méfier tant elle était destructrice quand elle débordait.

Trop abondante pour se contenter de mon corps, l’énergie emportait aussi mon esprit. Ma curiosité et une capacité d’analyse précoce m’ont très tôt amené à m’intéresser aux conversations des grands. Ils parlaient politique, ils refaisaient l’Histoire, se livraient à des joutes oratoires où la mauvaise foi et les inexactitudes fleurissaient au milieu d’argumentaires plus ou moins convaincants.

J’aimais les écouter. Et en grandissant, souvent, je m’en mêlais.

Malheureusement, dès que les arguments devenaient blessants, dès que le ton montait, la colère déferlait dans mes veines d’adolescent et prenait rapidement le contrôle de mon être. Elle me faisait dire et faire des choses que je regrettais amèrement l’instant d’après.  

C’est probablement pour tout cela, pour un manque de confiance doublé d’un trop-plein d’énergie, qu’une fois sorti d’un cercle familial aimant, je n’osais plus exprimer mes talents oratoires. J’avais honte, je crois. Honte de mon corps trop maigre, de ma grosse tête frisée, de mon daltonisme qui faisait rire mes camarades de classe. Et surtout honte de ce volcan qui, en moi, pouvait à tout moment exploser et susciter la stupeur.

Et j’ai appris, pas à pas, à gagner en courage.

On dit que le courage a besoin de nos peurs pour se développer. Sans elles, il n’a rien à surmonter. Il n’existe pas. Sous le regard de ma mère, il a grandi en moi.

Maman adorait les arts. Elle pensait qu’ils sauraient m’apaiser. Et j’avais cette voix. Belle, pure, servie par une oreille toujours juste. Elle était notre merveille secrète. Parfois, elle venait l’écouter dans ma chambre, me demandant de chanter pour elle. Je n’acceptais de le faire qu’avec l’assurance que personne d’autre qu’elle n’écoutait. Elle tenta plusieurs fois de m’inscrire à une chorale, de me faire chanter en public mais je refusais toujours.

Dans ces conditions, autant vous dire que ma rédemption ne vint pas de là.

Elle vint finalement du sport. À l’école, mon inépuisable énergie était un avantage dans bien des disciplines. Je voyais bien que je courrais plus vite, plus longtemps, que je sautais plus haut et plus loin que les garçons de mon âge. Et pour d’inexplicables raison, dans ces disciplines, je soutenais le regard des autres. J’ai accepté les compétitions auxquelles on m’inscrivait, je m’y suis plongé même, jusqu’à devenir un compétiteur insatiable. J’ai trouvé ma voie, j’ai gagné mes médailles, et j’ai pris confiance.

Une confiance qui s’est lentement répandue aux autres domaines de la vie. Oh, cela a pris du temps. À 16 ans, je ne parvenais toujours pas à lire un texte devant ma classe sans ânonner ni me mettre à rougir. Qu’importe, la transformation était lancée. Elle est aujourd’hui achevée.

Alors quand on vient me dire que j’ai de la chance de ne pas ressentir le trac avant de prendre le micro et de monter sur scène, quand on me parle du don, de cette chance innée que serait mon aisance devant les foules, je ne peux m’empêcher de sourire. Ma chère Maman, s’ils savaient !

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