Fanny Parise : « Un passé idéalisé… qui n’a jamais existé ! »

On estime que 20 à 25 % des populations des pays occidentaux mettent en place de nouvelles pratiques dans les métiers du faire.

Anthropologue spécialiste des mondes contemporains et enseignante-chercheuse à l’université de Lausanne, Fanny Parise s’est intéressée aux reconversions des classes moyennes supérieures et des classes supérieures dans les métiers dits « du faire ». Pour Les Déviations, elle a accepté de répondre à nos questions.

Propos recueillis par Sandra Franrenet.

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Les Déviations : Vous avez commencé votre carrière en travaillant sur les phénomènes d’anti-capitalisme. Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux reconversions professionnelles des classes supérieures ?

Fanny Parise : Lorsque je travaillais sur l’anti-capitalisme, je me suis particulièrement intéressée aux individus qui détournaient les prestations sociales ou optaient pour le travail au noir dans le but de se reconvertir dans un métier-passion. En quelques années, cette aspiration relativement marginale s’est imposée comme une nouvelle norme véhiculée par les classes moyennes-supérieures et supérieures.

Ces dernières n’ont pas eu le choix : conscientes que le monde était en train de changer – avec la fin du culte de la performance notamment – elles ont cherché le moyen de garder leurs privilèges. Elles sont donc allées capter les manières de faire et les valeurs des personnes hors système pour les intégrer et les laisser infuser dans une économie de système. Ces classes ont imposé une nouvelle culture que j’ai baptisée « socio-éco responsabilité » dans mon ouvrage Les Enfants gâtés (Payot).

Les Déviations : Pourquoi les métiers « du faire », jadis assimilés à des voies de garage, sont-ils aujourd’hui prisés des cadres supérieurs ?

Fanny Parise : Ce phénomène est la conséquence d’une multitude de facteurs : crise du politique et des institutions (auxquelles les entreprises appartiennent), difficulté à s’élever socialement ou à garder sa place sur l’échelle sociale, climat général anxiogène, futur incertain, etc. Face à cette situation, les individus ont été tentés de se tourner vers des images d’un passé idéalisé… et qui n’a jamais existé ! Mais qu’importe : on oublie tous les contextes de ce passé pour s’accrocher à des valeurs refuges. Cette quête d’authenticité semble d’autant plus forte que l’entreprise éloigne l’individu de la terre et du local pour subsister.

Les Déviations : De quand date ce changement de mentalité ?

Fanny Parise : L’anthropologue que je suis estime qu’il s’est opéré en deux temps.

D’abord au début des années 1990, période de crise économique qui a touché les classes supérieures et de démocratisation des nouvelles technologies. On a commencé à voir des individus réparer des objets cassés, éviter d’acheter du neuf, questionner le bien fondé des imaginaires portés par les marques et remettre en cause la figure du cadre supérieur. Les premières interrogations autour de la quête de sens dans un système en apparence de plus en plus absurde datent de là.

Puis, entre 2010 et 2017, on a assisté à une accélération des changements sociétaux. Les valeurs progressistes (équité des genres, psycho-spiritualité, justice sociale et écologique…) sont devenues de plus en plus prégnantes.

Les Déviations : Est-il possible de quantifier cette vague de reconversion ?

Fanny Parise : On estime que 20 à 25 % des populations des pays occidentaux mettent en place de nouvelles pratiques dans les métiers du faire, mais aussi de la culture, de l’enseignement – bref, dans tout ce qui se rapproche des valeurs progressistes citées précédemment -. Mais ce chiffre agrège aussi bien les reconversions totales que les reconversions partielles. On voit donc que ce n’est pas un phénomène aussi important qu’on pourrait le penser. Mais les images sociales véhiculées sont tellement fortes qu’elles conduisent à penser le contraire, et surtout à questionner la place du travail dans notre société.

Les Déviations : Ces reconversions sont-elles toutes des réussites ou y-a-t-il des désillusions voire des retours en arrière ?

Fanny Parise : Il est compliqué d’entrevoir la suite car les données récoltées sont récentes (2010 pour les plus anciennes). En outre, une reconversion est généralement un processus long qui peut supposer de repasser par l’école ou la formation, inclure un temps de chômage, etc.

Néanmoins, les populations que j’ai interrogées affirment toutes avoir trouvé l’équilibre qu’elles recherchaient entre vie pro et vie perso, et entre l’aspect financier et l’épanouissement auquel elles aspiraient. Il n’est pas rare qu’elles décrivent une perte de revenu dans les premiers temps mais il semble souvent épongé par un capital économique mis de côté, limité par la solidarité familiale, compensé par un changement de logement ou de mode de vie.

Les mieux dotés socialement et culturellement qui maîtrisent les stratégies entrepreneuriales et appliquent tous les codes du commerce d’aujourd’hui gagnent très confortablement leur vie, parfois même mieux qu’avant. Bien sûr, cela interroge sur le fait d’appliquer des codes, ceux-là mêmes qu’on a rejetés, à des situations qu’on souhaite plus proches de nos valeurs… mais c’est une autre question !

© Mélanie-Bultez

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