Gilles Vervisch : « Changer de vie, c’est trouver l’identité qui dormait »

Il y a deux solutions face au cafard, soit le repousser en cherchant le divertissement, soit se dire que ce spleen est révélateur.

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Gilles Vervisch. Agrégé de philosophie et enseignant au lycée Louis-Armand à Eaubonne (95), Gilles Vervisch est l’auteur de plusieurs ouvrages*. Pour ce « pop philosophe », s’emparer de l’ennui -thème de son dernier livre-, c’est opérer une remise en question et donc… un changement.


– Les Déviations : Ça veut dire quoi pour vous « changer » ?

– Gilles Vervisch : Philosophiquement, au départ, c’est un paradoxe. Si on dit « tu changes », cela signifie le même et l’autre. Qu’est ce qui reste et qu’est ce qui ne reste pas ? C’est la distinction entre mode et modernité. La modernité, c’est le présent qui rend hommage au passé. La mode c’est l’idée que le nouveau est forcément mieux que l’ancien. Ici, il n’y a pas de transmission ; le nouveau est forcément mieux. Un prix Nobel de littérature que vous connaissez peut-être, Bob Dylan [rires], disait « rien n’est plus durable que le changement ». 

LD : Pour moi, l’expression « réussir à donner le change » lance sur une fausse piste. Un peu comme le poker. Et pour vous ?

 GV : En fait il y a un décalage avec celui qu’on croit être et l’image qu’on voudrait donner. En tant que prof par exemple, on est en représentation mais petit à petit, on essaye de faire correspondre ce que Bergson appelle le « moi profond » et le « moi social ». Sinon il y a une sorte de malaise. Peut-être qu’on pourrait trouver notre réussite ailleurs que dans les images sociales qu’on essaye de nous imposer. Devenir quelqu’un qui ne nous ressemble pas, ce n’est pas réussir sa vie.

LD : On peut s’arrêter un instant sur cette notion de « réussite »…

 GV : Oui, le concept ne me plaît pas beaucoup. Ma grande phrase de référence c’est : « Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous**. » Déjà ça permet de se détendre un peu si on n’atteint pas ses objectifs. Par exemple, écrire un bon livre et mettre toutes les forces dans la bataille dépend de moi ; comment le livre va être publié et reçu, ça c’est autre chose. C’est le fameux préjugé « quand on veut, on peut » et la question du mérite, qui est une illusion. Si on s’acharne sur quelque chose qui ne nous correspond pas, ça s’appelle de l’obstination, pas de la persévérance. Comme dirait Aristote, on sait si on a réussi ou raté quand on est mort ! La question derrière n’est pas « qu’est-ce qu’une vie réussie ? » mais « qu’est-ce qu’une vie ? ». 

 LD : Changer de vie, la redéfinir, c’est redéfinir son identité ?

GV : Je ne sais pas si c’est redéfinir ou retourner à l’origine. Se redéfinir, est-ce que c’est changer qui on est ou devenir qui on est vraiment ? David Hume, philosophe écossais, a écrit assez jeune « Traité de la nature humaine ». A la suite d’une crise existentielle, il est parti travailler pour un marchand à Bristol. Il est finalement revenu à la philosophie ! Changer de vie, c’est trouver l’identité qui dormait. Mais je me dis aussi « on a qu’une vie », alors faisons en sorte d’en avoir plusieurs !

LD : L’ennui, le sujet de votre dernier livre, est-ce un bon terreau pour faire naître le changement ?

GV : Il y a deux solutions face au cafard, face à « l’ennui du dimanche après-midi ». Soit le repousser en cherchant le divertissement, soit se dire que ce spleen est révélateur. Pourquoi ne pas changer quelque chose ? Peut-être que le problème n’est pas ce moment rituel où je fais le point, mais tout le reste de la semaine, où je préfère ne pas me poser de questions ! Donc oui, l’ennui est un moment de remise en question. Si on s’en empare, c’est une possibilité de changement.

LD : Vous dites, non sans humour, que la problématique de l’ennui est la seule problématique philosophique vraiment sérieuse.

GV : Oui puisque ça consiste à se demander ce qu’on fait là. C’est aussi source de culpabilité car lorsqu’on a du temps, on peut faire tout ce qu’on veut et on ne sait pas ce qu’on veut ! Je m’ennuie à cause de moi ! S’ennuyer, même si ça peut être chiant, c’est se poser la question du sens de l’existence.

* Gilles Vervisch est l’auteur notamment de « Star Wars , la philo contre-attaque » (éd. Le passeur) ou « Comment échapper à l’ennui du dimanche après-midi » (éd. Flammarion). 

**La philosophie stoïcienne fait la distinction entre les choses sur lesquelles on peut agir (vie spirituelle, pensées, jugements, désirs, etc.) et les choses qui ne dépendent pas de nous sinon des circonstances extérieures. N.D.L.R.

© Émilie Drugeon

Par Emilie Drugeon.

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