Juliette Speranza : Valoriser toutes les intelligences

Il n’y a pas plus talentueux qu’un jeune qui sait où il va.

Dans son ouvrage L’Échec scolaire n’existe pas ! (Albin Michel), Juliette Speranza illustre sa réflexion sur le système scolaire par des trajectoires d’élèves hors normes. L’école est en effet sclérosée par une « religion de la normalité » et une « hiérarchisation des intelligences » impitoyables. Parmi ces trajectoires, l’histoire d’un jeune dyslexique, passionné de journalisme sportif, orienté en CAP cuisine, illustre bien la problématique de l’orientation « infligée » : des filières faisant office de délestage, et des talents contrariés. Pour l’auteure, une éducation plus flexible, plus respectueuse de la diversité des profils, plus audacieuse et réactive, permettrait de dessiner un avenir meilleur pour nos enfants.

Propos recueillis par Laurène Loth.

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« Nous n’avons pas tous les mêmes compétences, les mêmes besoins, les mêmes limites, les mêmes appétences »

« Lorsque l’on parle d’orientation scolaire, il faut garder à l’esprit, malgré un discours ambiant qui valorise le projet individuel, que celle-ci reste tributaire d’une évaluation « des besoins en compétences » du monde économique, mais aussi d’une culture scolaire qui hiérarchise les savoirs et les profils. 

Ce tri et cette hiérarchisation des filières et des compétences n’a aucun fondement objectif. Il mène à des choix davantage liés au prestige, ou à des non-choix réalisés « par dépit », et ce selon des critères scolaires, mais aussi de ressources et cognitifs. Si les classes sociales les moins favorisées pâtissent de ce système, c’est aussi le cas des profils trop éloignés de la norme scolaire. Pourtant, rien n’indique qu’un dyslexique ne peut être chirurgien, ou même qu’une sourde, pour prendre l’exemple d’Evelyne Glennie, ne puisse devenir percussionniste ! 

Fort heureusement, la valorisation médiatique de parcours atypiques, des talents de personnes autistes, dys, TDAH (et souvent absolument pas scolaires) et l’émergence du modèle de la neurodiversité (qui désigne la diversité des fonctionnements cognitifs) permet de repenser cette hiérarchisation des intelligences et de réhabiliter la complémentarité humaine : nous n’avons pas tous les mêmes compétences, les mêmes besoins, les mêmes limites, les mêmes appétences. Ceux-ci se complètent, et cette caractéristique humaine est essentielle à l’organisation d’une société. 

Pratiquer un métier manuel ne signifie pas être inculte !

Cette réflexion sur la diversité des intelligences laisse présager une autre approche des métiers manuels. D’ailleurs, de nombreux jeunes sont lassés du travail derrière un bureau. Créer des objets, des œuvres, des meubles, produire des denrées alimentaires (de préférence dans une démarche éthique et responsable) sont des projets concrets qui attirent la jeunesse. La majesté de certaines professions, la cuisine par exemple, apparaît plus clairement, tandis que les métiers administratifs séduisent de moins en moins de monde. 

Pour que cette égalité des compétences devienne une réalité, la société et l’école ont un rôle majeur à jouer. Premièrement, les individus ne doivent pas être jugés sur leur métier. Pratiquer un métier manuel ne signifie pas être inculte ! On peut être peintre en bâtiment et écouter France Culture, être ouvrier et expert de politique internationale, tout comme il y a des professeurs d’université qui ne connaissent rien d’autre que leur matière. Ce qui rebat également les cartes, c’est qu’aujourd’hui certaines professions autrefois prestigieuses sont moins rentables que certains métiers manuels. Les débats sur la prise en compte de la pénibilité doivent aussi prendre plus d’ampleur. 

« Connais-toi toi-même ! »

Par ailleurs, le tri et la ségrégation ne doivent plus être la vocation de l’école. De nombreuses pistes sont à explorer : faire découvrir tous les métiers, s’ouvrir au monde du travail (au-delà d’un stage de troisième encore déterminé par le réseau familial), encourager les passerelles d’une filière à l’autre car il n’y a pas plus talentueux qu’un jeune qui sait où il va, proposer des filières hybrides qui permettent de faire coïncider la maitrise d’un métier et l’acquisition d’une culture et d’une instruction essentielles à l’émancipation des individus. 

Enfin, un conseil de philosophe : connais-toi toi-même ! Aidons les jeunes à imaginer leur avenir au-delà des déterminismes, au-delà des a priori et de ce que les adultes projettent sur eux. Le désir doit être le moteur de l’orientation. Ainsi, dans les filières professionnelles, nous rencontrerons davantage d’élèves investis et engagés dans leur carrière ! »

EXTRAITS

« Pour bénéficier d’un enseignement de qualité, il faut accorder un temps aux enseignants pour se former, rencontrer des scientifiques, des ingénieurs, des artistes, des chefs d’entreprise, assister à des colloques ou élaborer des projets avec leurs collègues. Sinon, qu’ont-ils à offrir d’autre aux élèves que leur stress et leur épuisement ? »

« Il est jeune et croit l’école qui le qualifie de bon à rien. Je lui réponds qu’il est impossible, à son âge, qu’il y ait des impossibles. »

« Je remarque assez vite qu’il a un vocabulaire plutôt riche et précis, et surtout, derrière le noir vernis de la dyslexie, une véritable aptitude à manier la plume. Après plusieurs comptes rendus de matchs, biographies de joueurs et pronostics, la confiance en lui se sculpte. Ce regain d’estime de soi était palpable grâce à ses textes qui, malgré les fautes, s’étoffaient au fil des semaines. Incontestablement, cette expérience a révélé sa créativité et des compétences linguistiques insoupçonnées. J’ai pris conscience, avec effroi, de l’impact des a priori que nous portons sur nos élèves. » Juliette Speranza.

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