Mahi Traoré : « Les métiers de la main n’ont pas encore retrouvé la cote auprès des jeunes et des parents »

Chez nous, on apprend la rigueur, la maîtrise, un savoir-faire précis.

Mahi Traoré est proviseure d’un lycée professionnel d’Île-de-France. Nous l’avons rencontrée pour savoir si, depuis la position privilégiée qu’elle occupe, elle confirme la tendance en faveur des métiers artisanaux. Reviennent-ils en grâce auprès des jeunes ? Ce phénomène ne touche-t-il que les personnes en reconversion ? Comme souvent, la réalité paraît moins tranchée, même si un frémissement se fait sentir. 

Propos recueillis par Audrey Makiesse et Laurent Moisson.

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« La réputation des métiers de production n’a pas encore vraiment changé auprès des parents et des élèves »

Il aurait été simple d’aligner tous les discours, de privilégier les témoins en cohérence avec notre propos. Mais Mahi Traoré est une femme qui dit ce qu’elle voit : la réputation des métiers de production n’a pas encore vraiment changé auprès des parents et des élèves. La plupart d’entre eux ne voient pas le potentiel de ces métiers qu’ils considèrent moins prestigieux et plutôt destinés aux élèves en difficulté scolaire. 

« L’Éducation nationale met surtout en avant la voie royale, la filière générale. La société, nous tous, a mis dans la tête des jeunes que le bac professionnel, c’est lorsqu’on a des mauvaises notes. » Logique dans ce cas que les élèves y aillent en traînant les pieds et que les parents n’y consentent que résignés. 

Le déficit d’attractivité ne tient pourtant ni à la rémunération ni à la crainte du chômage. Globalement, les salaires proposés sont bons, y compris pour des débutants, et l’emploi garanti en raison d’un très fort besoin de recrutement. « Des employeurs font la queue devant ma porte ! Ils n’arrivent pas à recruter les salariés dont ils ont besoin et se battent pour avoir des stagiaires ou des apprentis. D’ailleurs, les salaires montent. On est souvent au-dessus de ce que les parents et leurs enfants imaginaient. Dans des filières comme le bâtiment ou l’industrie, on est au-dessus des 2 000 € bruts par mois à l’embauche. Beaucoup de métiers sont moins rémunérés que ceux qui sont proposés à la sortie de notre lycée. » 

« Tout est donc une question de reconnaissance »

Un salaire satisfaisant. Un emploi presque assuré. L’explication du manque d’attrait tiendrait-elle alors à l’insuffisance des moyens humains ou pédagogiques accordés aux lycées professionnels ? Il semble que ce ne soit pas le cas. « Nous avons des classes de 12 élèves. Nous pourrions accueillir plus de monde dans plusieurs domaines, sans nécessairement demander plus à notre hiérarchie », insiste Mahi. 

Tout est donc une question de reconnaissance. La preuve : dès lors qu’un diplôme est rehaussé du terme « art », la donne change. « Les métiers d’arts sont très demandés. L’horlogerie, par exemple, la ferronnerie, le verre ou certains métiers du bois ont du succès. Dans mon établissement, vous pouvez apprendre à restaurer des vitraux. À la différence des autres filières qui peinent à attirer des candidats, nous ne pouvons pas accueillir tous les volontaires dans ces formations, tant la demande est forte. Nous sommes donc amenés à être sélectifs et n’intégrer que ceux qui ont déjà une appétence, une prédisposition, une qualification artistique préexistante, par exemple pour le dessin. Sur ces sujets, on pourrait effectivement former plus de monde si on nous donnait les moyens d’ouvrir de nouvelles classes. » 

S’il y a évolution en matière d’attractivité et d’image des filières professionnelles, ce n’est pas chez les élèves en formation initiale au lycée technique qu’il faut la chercher. Plutôt chez ceux qui, issus d’un autre domaine, les choisissent à l’issue d’une réflexion longuement murie. Qu’ils soient adultes en reconversion professionnelle ou étudiants fraîchement diplômés, eux ont choisi d’être là en connaissance de cause. 

« Ils cherchent à acquérir une compétence qui réunit connaissances théoriques et pratique manuelle »

Selon Mahi Traoré, jusqu’à récemment, ce type de profils étaient assez rares dans les lycées professionnels. Aujourd’hui, il arrive de plus en plus fréquemment qu’à l’issue d’une formation « classique » selon les canons habituels, certains aient l’honnêteté de reconnaître qu’ils se sont fourvoyés. Avant de faire le grand saut vers leur premier job, ils refusent l’obstacle et décident de reprendre une formation dans un secteur qui leur parle davantage.

Ils cherchent à acquérir une compétence qui réunit connaissances théoriques et pratique manuelle. Il ne s’agit plus de choisir une orientation et une formation pour l’image de soi ou la satisfaction de ses proches mais pour le retour immédiat et concret qu’on en retirera, critères auxquels les métiers manuels répondent parfaitement. « Le confinement a beaucoup aidé nos problèmes de recrutement. De nombreux jeunes ne voyaient plus l’intérêt ou la finalité de certains métiers théoriques. La volonté de faire quelque chose de concret a gagné une partie de ces jeunes qui se seraient destinés à une autre voie. » 

L’incendie de Notre-Dame a lui aussi marqué les esprits, en mettant en valeur ces métiers d’art qui font la richesse de notre pays et de son patrimoine. Suite à cette catastrophe, Mahi Traoré a pu constater une augmentation du nombre de postulants à la formation dédiée à la restauration de vitraux. « Cet incident a révélé des vocations qui étaient « sous cloche » : elles étaient là mais n’avaient pas été stimulées par l’Éducation nationale. Notre grande maison ne met pas assez en valeur certaines de nos formations techniques, ce qui n’aide pas à attirer les jeunes qui veulent sortir des sentiers battus. » 

« Il faut mettre des moyens en accompagnement et en communication si l’on veut que ce frémissement s’inscrive dans la durée »

Les formations professionnelles et générales sont pourtant très complémentaires. « Chez nous, on apprend la rigueur, la maîtrise, un savoir-faire précis. Allier l’intelligence manuelle, l’intelligence pratique, à l’intelligence théorique est une clé pour réussir. » Pour Mahi Traoré, un premier pas consisterait à développer les lycées polyvalents qui réuniraient les filières professionnelles et générales. Proposer ces parcours dans un même établissement favoriserait le passage de l’une à l’autre, sans avoir à souffrir d’un changement de lycée ou d’un sentiment de déclassement. La mobilité se heurte souvent à des freins qui ont finalement peu à voir avec les enjeux.

Ainsi, pour Mahi Traoré, même si elle reste dans le registre des tendances émergentes, la revalorisation de l’enseignement technique semble avoir débuté. Même les réseaux sociaux s’en font l’écho, grâce à des influenceurs qui se sont fait connaître en montrant de belles choses réalisées manuellement, constate-t-elle. « Mais ça n’est pas suffisant. Il doit y avoir une volonté féroce de la part de l’Éducation nationale et de l’État. Il faut mettre des moyens en accompagnement et en communication si l’on veut que ce frémissement s’inscrive dans la durée. » 

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