Marielle Barbe : le bonheur est dans le slashing

Les jeunes ont soif de liberté, d'équilibre.

Conférencière et auteure, reconnue comme l’experte du slashing, Marielle Barbe analyse dans son ouvrage, Profession slasheur (Marabout), ce concept dont elle est une adepte. Ce mode de travail permet de concevoir la vie professionnelle à travers différents prismes grâce au cumul de plusieurs activités. Elle nous éclaire sur ce mouvement, récent, qui suscite la curiosité de beaucoup d’entre nous. 

Découvrez d’autres paroles d’experts dans nos magazines.

Les Déviations : Comment définissez-vous le slashing ? 

Marielle Barbe : C’est s’approprier une façon de travailler qui permet de concevoir la vie professionnelle en multiples dimensions, à travers plusieurs prismes. Un peu comme un diamant dont on peut polir les facettes à l’infini. Les slasheurs sont des personnes qui cumulent plusieurs activités professionnelles car elles n’arrivent pas à se contenter d’un seul métier ; éminemment curieuses, elles ont un besoin irrépressible d’apprendre.

LD : Le slashing est souvent décrit comme un phénomène de société. Depuis quand existe-t-il ? 

MB : Multiplier les activités a toujours existé dans l’histoire du travail. Ne disait-on pas « tâcheron » ? Mes deux grands-pères, nés au début du siècle dernier, étaient obligés d’avoir d’autres activités en parallèle de leur métier pour subvenir aux besoins de la famille. Deux études menées en 2016 et 2022 par Creatests pour le Salon des micro-entreprises indiquent que la part de slasheurs dans la population active est passée de 16 % à 26 % en l’espace de six ans, et qu’ils sont bien plus nombreux à l’être par choix (96 % aujourd’hui contre 70 % auparavant). Dans ce contexte de crises multiples, force est de constater que, contrairement à ce que nous pouvions imaginer, la majorité des slasheurs le sont pour être en phase avec leurs aspirations. C’est ce qui en fait un véritable phénomène de société.

LD : Le slashing pousse-t-il les nouvelles générations à abandonner le salariat pour l’entrepreneuriat ? 

MB : C’est indéniable. Les jeunes ont soif de liberté, d’équilibre. Ils cherchent à donner du sens à leur vie. Il y a peu de temps encore, la sécurité de l’emploi était la priorité. La crise Covid a fortement ébranlé la représentation de la sécurité. Nombre d’entre nous ont pris conscience de la nécessité de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Ce qui a encouragé certains à se lancer dans l’entrepreneuriat. Le slashing répond à une double promesse : garantir une forme de sécurité tout en permettant d’évoluer tout au long de sa vie, en alignant en permanence son évolution personnelle et son évolution professionnelle.

LD : Jongler entre leurs différents métiers, tâches et compétences permettrait donc aux slasheurs de trouver un équilibre ?

MB : Oui, cela paraît évident. Selon le psychologue Howard Gardner, il existerait neuf formes d’intelligence et aucune ne serait meilleure que l’autre. Pourtant, l’école continue de favoriser certaines formes d’intelligence au détriment des autres. À titre personnel, j’ai toujours cherché cet équilibre sans le savoir. Non seulement ça me permettait de me sentir mieux, mais je pouvais aussi faire des liens entre différents univers, sujets et centres d’intérêt.

LD : A l’école justement, quelle étudiante étiez-vous? 

MB : J’aspirais à faire quelque chose qui donne du sens à ma vie. Mais je n’avais pas d’idées de métiers en particulier, ni de modèles inspirants. D’autant qu’à mon époque, les mathématiques et la physique étaient présentées comme la voie royale pour accéder au choix le plus large d’études supérieures. J’étais bonne élève, tellement bonne élève qu’on m’a imposé un cursus scientifique. Pourtant, je détestais ces matières, préférant de loin le français et la philosophie. J’ai donc échoué deux fois au bac, à cause des maths. Je considère aujourd’hui que cet échec a été ma chance. Si j’avais eu mon bac, j’aurais encore tenté de satisfaire les attentes parentales et sociales. Alors que c’est à partir de là que j’ai pris ma vie en main et que je me suis lancée dans la vie active. 

LD : Vous avez trouvé votre vocation ? 

MB : Oui. C’est arrivé alors que je lisais un article dans la presse féminine expliquant que les slasheurs, grâce à leur agilité et leur créativité hors normes, sont les personnes les plus adaptées et recherchées pour répondre aux besoins du monde du travail tel qu’il se dessine. J’ai compris que pour moi, la vocation était multiple et évolutive, et réalisé à 45 ans que j’avais toujours été une slasheuse. À partir de là, le regard que j’ai porté sur mon mode de fonctionnement s’est adouci. Je ne me perçois plus comme une touche-à-tout mais comme une personne pionnière et riche de toutes ses singularités. 

LD : Comment organisez-vous vos journées ? Est-ce éprouvant de passer d’une activité à l’autre ?

MB : Je jongle entre mes activités de la même façon qu’un avocat jongle entre différents dossiers ou un instituteur entre différentes matières. Ni plus, ni moins. Le slashing me permet au contraire d’organiser mon travail en prenant soin de mon écologie personnelle. La question de l’organisation revient souvent chez les slasheurs qui craignent de s’éparpiller en se noyant sous les différentes tâches. Cela leur demande sans doute plus d’efforts au départ pour apprendre à prioriser. La meilleure amie du slasheur, c’est la to do list !

LD : Racontez-nous ce qui vous a amenée à écrire Profession slasheur.

Marielle Barbe : Dans ce livre, j’explique qu’il n’y a pas de hasard dans un parcours. Il se construit au fil des rencontres, des découvertes et des expériences. En ce qui me concerne, de l’extérieur, les gens avaient l’impression que je faisais des choses qui n’avaient aucun lien les unes avec les autres. En réalité, elles en avaient beaucoup ! J’ai fait des métiers aussi différents que monter une agence de communication, écrire des projets pour la télévision, travailler avec des jeunes collégiens et lycéens de banlieue. Tous ces projets venaient nourrir exactement la même raison d’être. Dans les bilans de compétences ou les accompagnements que je réalise, je cherche à faire émerger cette raison d’être qui peut s’exprimer de mille manières et revêtir de nombreuses formes.

LD:  Sommes-nous tous de potentiels slasheurs ?

Marielle Barbe : Ce qui est certain, c’est qu’on finit toujours par trouver ce lien, ce commun, cette cohérence au croisement de tout ce que nous sommes : nos valeurs, nos compétences, nos appétences, nos expériences et nos aspirations les plus profondes. Et lorsque ça devient une évidence, cela procure un sentiment de sécurité incroyable. Comme si l’on trouvait son « chez soi ».

Propos recueillis par Audrey Makiesse.

Les Déviations N°2

En vente

Les Déviations N°1

Toujours en vente

Laisser un commentaire

Vous inscrire à notre newsletter