Marion Genaivre : « Notre vision du travail a épuisé son credo »

Le travail est présenté comme un vecteur d’émancipation

Constatant que certaines fonctions jugées attractives auparavant sont qualifiées de « bullshit jobs » et que, simultanément, les métiers manuels séduisent davantage, nous avons interrogé Marion Genaivre, philosophe d’entreprise, sur ce bouleversement de la hiérarchie des métiers qui semblait pourtant bien établie. Marion n’est pas surprise par ce phénomène. Tout simplement parce que notre vision du travail n’a pas toujours été la même à travers l’histoire. Et quand les règles changent, au passage d’une époque à l’autre, une certaine confusion s’installe. C’est le cas aujourd’hui.

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“Jusqu’alors, le travail était vu comme une activité aliénante.”

« Comme tout, notre rapport au travail relève d’un certain imaginaire et il semble que celui qui soutenait le système actuel commence à s’épuiser. À cela, la sociologue spécialiste du monde du travail Dominique Méda apporte une explication. Notre conception du travail est constituée de différentes strates qui se sont succédé au fil de l’histoire et se contredisent parfois. D’où ce rapport ambivalent au travail tel qu’on l’observe actuellement. 

Ainsi, la fonction de ciment social associée au travail est apparue de façon relativement récente. Tout se joue à la fin de l’Ancien Régime qui voit disparaître le poids des trois grands ordres (noblesse, clergé et tiers état). À leur place, le travail et sa capacité à produire des richesses contribue à structurer et réguler la société.

Jusqu’alors, le travail était vu comme une activité aliénante, dégradante, asservissante, une vision issue de la conception antique. Une bonne vie consistait à pouvoir s’en passer. Les aristocrates, par exemple, ne devaient pas travailler mais faire la guerre ou exercer leurs talents artistiques, intellectuels, relationnels, politiques… Il était alors très mal vu d’avoir une activité de production. Le travail était réservé au tiers état qui réunissait ceux qui n’étaient ni aristocrates ni religieux.

“On est alors loin de voir l’activité économique comme épanouissante.”

Quand le tiers état a pris le pouvoir lors de la Révolution française, il a installé son propre système de valeurs au cœur de la société. Les idées de philosophes et d’économistes des Lumières, tel Adam Smith, sont devenues centrales. Ce dernier considérait le travail comme le seul moyen de faire société. Mais le travail était encore largement perçu comme sacrificiel.

On est alors loin de voir l’activité économique comme épanouissante. C’est l’apport d’Hegel qui, au début du XIXe siècle, commença à infléchir la représentation du travail. C’est chez lui en effet qu’on trouve les premières réflexions qui humanisent le travail, lui attachant une dimension plus créative et épanouissante. Mais la précarité de cette époque ne permit pas à ces conceptions de trouver un large public. Nous étions encore loin des sociétés opulentes du XXIe siècle et cette approche correspondait peu à la réalité du travail. 

“La vision matérialiste du bonheur s’installe.”

Avec la montée de la pensée socialiste, les idées d’Hegel reprennent corps. Elles fleurissent au XIXe siècle mais s’installent vraiment dans les consciences au XXe siècle, portées par l’extraordinaire croissance économique de l’occident industriel. Le travail y est présenté comme un vecteur d’émancipation, notamment parce qu’il permet de consommer plus et de sortir de la misère. La vision matérialiste du bonheur s’installe. 

La performance économique de nos sociétés a éloigné bien des dangers vitaux de nos vies individuelles : nos États sont devenus suffisamment puissants et démocratiques pour que les citoyens sentent que leurs droits sont assurés. Dès lors, beaucoup considèrent que le travail n’est plus uniquement destiné à fournir les moyens de vivre. Il n’est plus appréhendé comme un devoir envers la société ni un moyen de faire société mais aussi comme un moyen d’épanouissement.

“Nous avons en partie perdu le goût de l’effort.”

Pourtant, le confort matériel ne fait pas tout. Ainsi est arrivé le moment où des gens ayant parfois beaucoup travaillé pour accéder à des positions supposées enviables ont eu l’impression de ne rien produire d’utile. Être un maillon d’une chaîne dont on ne voit ni le début ni la fin finit par peser. Titre et salaire ne suffisent pas à compenser le sentiment d’inutilité. Ils remettent alors en cause le travail et sa finalité.

Cette remise en cause s’accompagne aujourd’hui d’une autre réalité : les importants gains de productivité des dernières décennies ont permis de moins travailler. Dès lors, nous avons en partie perdu le goût de l’effort, considéré comme insupportable pour une part grandissante de nos contemporains. De ce point de vue, le débat sur les retraites et la pénibilité est singulièrement éclairant. Notre définition de l’effort est clairement différente de celle de nos grands-parents alors que le travail à l’usine ou aux champs était significativement plus éprouvant à leur époque.

“Est-il possible d’explorer d’autres voies ?”

Au cœur de cette tendance, une autre émerge : la volonté de se consacrer pleinement à un travail utile et sensé. L’engouement en faveur des métiers manuels et productifs en est un des aspects, notamment parce qu’ils rendent concret ce qu’on produit chaque jour.

En tout état de cause, l’interpellation de Dominique Méda est plus que jamais d’actualité. Le travail a pris tellement de place qu’on se demande comment se passer de lui pour faire société. Est-il possible d’explorer d’autres voies ? De le remplacer ? Dominique Méda propose de chercher un substitut dans des champs connexes tels que la famille, la culture ou la politique. Après tout, l’être humain n’a pas toujours été aussi occupé et obsédé par ses activités de production. D’autres valeurs, d’autres systèmes ont prévalu en d’autres temps. »

Marion Genaivre est philosophe d’entreprise. Elle utilise la philosophie pour conseiller les managers et dirigeants d’entreprise, et éclairer leurs choix. Elle est conférencière et a coécrit La prise de décision (éd. Dunod). 

Propos recueillis par Laurent Moisson.

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