Nicolas Gomarir : « De la forêt à l’industrie, il n’y a qu’un pas »

La chance, comme les miracles, il faut aller les chercher et travailler pour qu’ils se produisent.

La vie de Nicolas Gomarir est une ode à l’entreprise. La sienne est enracinée, dans sa vie, dans sa famille et dans les terres du Tarn et de la Catalogne française. On aurait pu vous présenter son histoire comme une saga vers le succès. Mais cela aurait occulté la poésie du parcours d’un gamin du pays plus attiré par la nature que par l’école, plus sensible à l’humain qu’à la lumière des projecteurs. Alors fermez les yeux et écoutez le bruit du vent dans les arbres.

Par Laurent Moisson.

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« J’ai toujours été fasciné par la forêt, je ne sais pas pourquoi. » 

Enfant, Nicolas allait y marcher, seul le plus souvent. La forêt exerçait un pouvoir apaisant sur ce garçon calme en apparence, alors que tout en lui s’agitait. Dans sa tête, des idées trop nombreuses apparaissaient en permanence. L’une chassait l’autre, le laissant incapable de se concentrer plus de quelques minutes sur quoi que ce soit. Cette créativité mal maîtrisée ne l’a pas aidé à l’école. « En classe, j’étais nul. J’aurais aimé devenir archéologue mais on m’a fermé la porte du bac général à la fin du collège. J’ai été orienté et suis parti en pension. » Ce furent encore les arbres, les eaux et forêt en l’occurrence, qui l’accueillirent et lui ouvrirent une carrière rassurante de fonctionnaire. « J’étais expert en botanique et veillais à la protection de la forêt méditerranéenne, à la prévention des incendies surtout. » Mais Nicolas avait toujours des idées qui couraient dans sa tête. Pour qu’elles le laissent un peu en paix, il fallait qu’il les matérialise.

Nicolas Gomarir

Fabriquer était un antidote. C’est ainsi qu’il se mit à personnaliser des t-shirts.

« Je faisais ça pour les copains. On inventait des motifs, des logos, des phrases qu’on mettait sur des t-shirts. C’était un jeu qui s’appuyait sur notre sentiment d’appartenance. On montrait aux autres qu’on était dans la même bande. »   

« Je n’étais clairement pas dans un métier passion. »

Nicolas acheta sa première machine grâce à sa bible ! Ou plutôt grâce aux économies qu’il avait placées dedans. « Depuis que j’étais petit, à chaque fois que je gagnais un billet en travaillant sur les chantiers avec mon père, je le rangeais dans une bible en me disant : si un jour j’en ai besoin, j’ouvrirai mon livre et j’y trouverai ce que j’y ai mis. » Ses deux activités étaient complémentaires et l’équilibraient. La forêt le passionnait et le textile occupait son hyperactivité. 

Ça, c’était avant la tempête de décembre 1999, arrivée comme une tragédie au tournant du millénaire, couchant des centaines de milliers d’arbres dans toute la France. L’administration des Eaux et Forêts vit ses budgets rognés et, ouvrit moins de postes, ce qui limita les perspectives d’évolution. Nicolas s’orienta alors vers un job de responsable technique dans une collectivité locale. Une décision qui ne fut pas davantage un succès. « Je ne trouvais pas de sens dans ce que je faisais. Je n’étais clairement pas dans un métier passion. ».

« S’il fallait se lancer, autant le faire en ravivant les liens sociaux disparus »

Parallèlement, l’impression de t-shirts, qui continuait de vivre sa vie, était en plein développement. Les amis en avaient parlé aux copains qui en avaient parlé à des associations du Tarn… Face à une demande devenue trop forte, la traiter le soir et le week-end ne suffisait plus. Nicolas décida de se lancer pour de vrai. Il aurait pu faire comme d’autres et devenir distributeur de t-shirts imprimés étrangers. Mais le souvenir de sa mère, ouvrière pour une grande marque de prêt-à-porter française l’avait bien trop marqué pour qu’il agisse ainsi.

« Quand l’usine où travaillait maman a fermé pour être délocalisée, c’est toute sa vie sociale et celle de ses collègues qui a disparue. Avant, les ouvrières se retrouvaient après le travail pour boire le thé, plaisanter sur le dos des collègues, sur les patrons. » Ces femmes étant de tous âges, cela donnait aux ainées un statut particulier : c’était elles qui transmettaient le savoir-faire, qui donnaient la main, qui parrainaient les plus jeunes. Elles veillaient aussi à leur intégration dans la société humaine qu’était l’usine. C’est vers ce modèle que Nicolas voulait tendre : s’il fallait se lancer, autant le faire en ravivant les liens sociaux disparus.

« Pour payer les arriérés, je me levais la nuit pour imprimer des t-shirts moi-même »

Aussi beau soit-il, aucun banquier ne voulut financer ce projet. « Trop risqué ! Je n’avais pas assez de diplômes ou d’expérience à leurs yeux… Presque tous me disaient que j’étais fou de vouloir faire ça en France. » C’est grâce à une rencontre, un ami d’ami qui passait boire un verre, que la situation se débloqua. « Il travaillait dans le financement de grandes surfaces. Donc rien à voir avec mon projet. Mais il s’est engagé à essayer de m’aider. » Le lendemain, cet homme providentiel en parla à son patron qui, lui aussi, eut envie de donner un coup de pouce : « Il a tordu tous les processus de financement pour faire entrer ma demande dans les cases. Et c’est passé ! »

Commence alors la vie d’entrepreneur. « J’ai embauché du personnel. J’étais très fier de ça. J’ai été rapidement confronté au paiement des charges sociales. Simultanément, je devais rembourser ma première machine. Je n’arrivais pas à faire face. Alors, pour payer les arriérés, je me levais la nuit pour imprimer des t-shirts moi-même. Avec ma femme, nous avons travaillé tous les week-ends pour sortir de cette situation. C’était épuisant. »

Un vendredi soir, Nicolas retrouve des amis pour un verre. Tous étaient heureux de finir leur semaine. « Ils racontaient leurs plans pour le week-end alors que moi, je savais que je ne pouvais pas arrêter de travailler et devais y retourner dès le lendemain. »

« Chacun aimait son métier et était fier de faire partie de l’entreprise »

Ce constat fut un véritable coup de grâce pour Nicolas qui rentra chez lui pour annoncer à sa femme qu’il voulait tout arrêter. C’était grâce à son travail que vivait la famille depuis des mois alors que Nicolas ne pouvait pas se payer de façon régulière. Quand il fallait imprimer des t-shirts la nuit, elle lui proposait d’installer une presse dans leur salon pour prêter main forte, tout en gardant un œil sur leur bébé. Elle l’avait toujours soutenu mais cette fois-ci, c’était trop.

Heureusement, les sombres idées de Nicolas s’envolèrent rapidement. « Le lundi qui a suivi, j’ai vu mon équipe démarrer les machines et se mettre au travail. Ils étaient soudés, appliqués, solidaires. Chacun aimait son métier et était fier de faire partie de l’entreprise. Je me suis alors dit que je ne pouvais pas laisser tomber. »

Étant parfois taiseux, il n’est pas toujours simple de lire en Nicolas. La proximité aidant, son équipe avait fini, au fil du temps, à saisir les signes au-delà des mots. « Le week-end suivant, je suis allé à l’usine comme d’habitude. En arrivant, je constate que la porte est ouverte. J’ai cru à un cambriolage mais non : toute l’équipe était là, au travail. Personne ne m’avait prévenu. Ils avaient décidé seuls, sans demander ni argent, ni autorisation. « On a des commandes en retard, on est venu les finir, ont-ils dit. Va te reposer, tu as mauvaise mine. Il faut que tu dormes un peu. » Ils étaient déjà ma plus grande fierté, mais là, ils m’ont fait un bien fou ! Du coup, je suis allé leur acheter des pains au chocolat et nous avons travaillé ensemble jusqu’au soir. »

« Nous réunissons maintenant plus de 38 salariés de toutes cultures et de toutes religions »

Depuis cet épisode salvateur, l’entreprise a trouvé son rythme et s’est développée de façon continue, faisant de l’usine un lieu d’intégration et d’inclusion sociales. En échangeant avec Nicolas, on comprend mieux l’impact d’une telle entreprise sur son territoire. « Nous réunissons maintenant plus de 38 salariés de toutes cultures et de toutes religions. Avant de venir ici, certains étaient migrants et ne parlaient pas français, d’autres n’avaient connu que l’échec scolaire et avaient perdu confiance en eux. À peu près tous n’avaient aucune expérience en couture ou sérigraphie. Il y a parmi nous un ancien militaire en reconversion qui a mis toute son expérience au service de notre logistique. Depuis, tous sont installés, s’apprécient, ont des amis, une famille, du respect pour les autres et pour eux-mêmes. »

Son usine accueille aussi ce qu’on appelle communément « de bons élèves » qui veulent que leur vie professionnelle ait un sens : « Ma première employée est bac +5 ! C’est une basketteuse de bon niveau. Je l’ai connue en produisant des maillots pour son club. Quand elle a cherché un contrat de qualification, je lui ai proposé de me rejoindre. J’avais besoin de quelqu’un sur l’administratif, parce ce n’est vraiment pas mon truc. Rapidement, elle a proposé de m’aider à la production. Elle voulait aussi fabriquer et faire tous les métiers de l’entreprise. Aujourd’hui, à 29 ans, c’est la directrice de l’exploitation. »

C’est grâce à sa formidable équipe, ou peut-être par respect pour elle, que Nicolas s’apprête aujourd’hui à ouvrir la nouvelle usine du Maillot Français. Ses effectifs vont pouvoir doubler. 

« N’importe qui peut nous rejoindre, même sans aucune expérience »

« Les conditions de travail seront excellentes : tous les process de production ont été conçus avec l’Assurance Maladie. J’ai tout fait pour éliminer la pénibilité des tâches afin que chacun puisse tout faire. Le bâtiment est complètement éco-responsable. Pour l’organisation, la formation et le management, je me suis inspiré de l’école 42, que j’ai cofondée à Perpignan. N’importe qui peut nous rejoindre, même sans aucune expérience.  Tout le monde aura sa chance. Nous allons pouvoir satisfaire davantage de clubs amateurs, sans dégrader notre environnement et en garantissant à nos clients que leur argent valorisera notre territoire et sa communauté humaine. »

Pour aller au bout de la démarche, Le Maillot Français a été parmi les premiers à fabriquer à partir de tissus issus de matériaux recyclés à moins de 200 km de l’usine, avec l’aide de la fondation Seaqual, spécialisée dans la collecte de déchets. Tout ce travail, ces valeurs et cette réussite font aujourd’hui la fierté des parents de Nicolas. Et quand on le charrie sur le rôle de la bible dans son aventure, il répond que « la chance, comme les miracles, il faut aller les chercher et travailler pour qu’ils se produisent. » Renseignements pris, Nicolas a remis quelques billets dans son livre sacré, histoire de donner un coup de pouce à la providence, s’il fallait encore en appeler à elle…

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