Raphaël Poulain : Un Dieu du Stade devenu un “vrai homme”… 

Dans le paraître, j'étais un super mec. Dans l’être au quotidien, un vrai connard. Une caricature d’homme moderne.

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Raphaël Poulain. 3 fois champion de France de Rugby avec le Stade Français, Raphaël Poulain s’était pris pour “Superman” avant de tomber de son piédestal. C’est en changeant de “logiciels” qu’il a pu se sortir d’une période bien compliquée, devenir coach mental et un conférencier incontournable dans le monde du sport et de l’entreprise en donnant un tout autre sens à sa vie.

“J’ai longtemps ignoré la signification des mots “empathie”,  “compassion”,  “amour et vulnérabilité.”

“Je ne pensais pas un jour rédiger ce texte pour les Déviations. J’aurais pu vous décrire mes grands moments sportifs, mes réussites professionnelles, les marques des voitures dans lesquelles j’ai flambé. Ou encore évoquer,  le nombre de mes conquêtes féminines, tout l’argent engrangé (et dépensé). Vous parler des conférences que j’ai données. J’ai déjà tout raconté, du reste, dans un livre* et tout cela n’est pas grand-chose à côté de la montagne que je gravis chaque jour pour continuer à devenir un homme, “un vrai”. C’est ma déviation à moi, en partie réalisée mais, pour reprendre une image chère à mon sport, c’est comme un essai que je dois encore transformer. Elle n’a pas été simple et je suis fier de la partager.

Je ne savais pas que j’allais devenir père de 2 garçons. J’ignorais que j’allais aussi devenir un “gros con”.  On ne m’a pas appris, prévenu,  qu’une relation amoureuse demandait autant de remises en question. On ne m’a pas dit que le Pardon inconditionnel serait bien plus douloureux à accepter que 6 opérations, on ne m’a jamais parlé dans ma vie d’adolescent de vulnérabilité, de droit à l’échec. J’ai longtemps ignoré la signification des mots “empathie”, “compassion”, “amour et vulnérabilité.

On m’a inculqué qu’une réussite humaine passait obligatoirement par la conquête du monde extérieur, des femmes, d’un confort matériel de vie avec tous les clichés que ça peut comporter : argent,  voitures,  notoriété,  gloire. Et pourtant,  j’ai vécu pleinement ces clichés de virilité, je les ai croqués à pleines dents. J’ai fait 5 fois les calendriers des Dieux du Stade vendant une image idolâtrée, voire fantasmée de l’homme moderne. Ma vie d’adolescent a été plus longue que prévue…

“J’ai trouvé mes extrêmes dans une autre forme d’addiction : la philosophie, la mythologie, la psychologie.”

Et soudain une blessure en pleine carrière, en  pleine gloire, une deuxième,  puis une troisième. Comme Icare, après une bonne dizaine d’années à jouer avec le soleil, la chute a été toute aussi violente. Quand une carrière s’arrête, le sportif vit ce que l’on appelle « la petite mort ». A un âge où ceux de notre génération sont en pleine ascension,  il faut réapprendre à mener une existence « normale ». Accepter un corps qui vieillit,  canaliser des émotions, renouer avec une vie sociale et professionnelle, apaiser le mental et trouver sa place après une vie « extra-ordinaire ». Comme un rite de passages nécessaires vécus en solitaire, il faut « changer », « évoluer » et « avancer ». 

Ce passage délicat attire son lot d’addictions. Comment remplacer ces émotions hors normes vécues en famille, entre amis, entre frères ? Que faire de ce corps qui ne sert plus qu’à porter une âme qui navigue à vue, en perdition ? Pour ma part, cela n’a pas été l’alcool, la drogue ou le sexe. J’ai trouvé mes extrêmes dans une autre forme d’addiction : la philosophie, la mythologie, la psychologie. Et  je vous l’assure c’est tout aussi dangereux qu’un rail de coke ou une bouteille, voire pire ! Je suis devenu con et dogmatique, bien malgré moi !  Comme pour me protéger,  je m’étais forgé une carapace musculaire impressionnante pendant mes 27 premières années de vie.  A la fin de ma carrière, j’avais changé d’armure avec le sentiment d’être devenu un mec super intelligent… En apparence. Dans le paraître, j’étais un super mec. Dans l’être au quotidien, un vrai connard. Une caricature d’homme moderne. 

“Quand l’enfer est partagé,  c’est souvent l’autre qui trinque…”

J’ai eu la chance de rencontrer beaucoup de personnes – des amis, des merlins l’enchanteur- qui m’ont permis d’apprendre, souvent dans la douleur,  et qui m’ont aidé à grandir.  Jusqu’à cette  rencontre qui bouleverse vraiment avec Julie . C’est bien connu, en mythologie, c’est toujours une femme qui révèle à l’homme son potentiel. Cette jeune femme  m’a poussé dans mes retranchements.  Avec elle,  j’ai traversé l’enfer de l’objectalisation de l’autre qu’on manipule pour garder ce rôle de sauveur, de sauveuse, de grand, de forte, d’invulnérable.

Des rôles que chaque actrice et chaque acteur jouent à la perfection. Mais je ne parlerai que de ceux que je connais bien : les miens.  Une forme de surprotection de son propre égo, hyperprotection de l’autre qui étouffe et qui gangrène une histoire d’amour passionnée et destructrice. Quand l’enfer est partagé,  c’est souvent l’autre qui trinque… Elle qui surprotège et qui s’oublie se perdant elle aussi des rôles à la con, et moi en mode Superman mais avec une cape trouée et une incapacité à défusionner. 

“Les discours sont souvent magnifiques mais rarement incarnés…”

Un changement mortel mais vital s’est alors imposé à moi : la rupture. Mortel parce qu’il me fallait mourir d’une partie de moi-même pour grandir. Abandonner ma toute puissance, mon dogme, mes muscles et mes rôles trop grands. Vital parce qu’après le déni et la colère,  il m’a fallu accepter et prendre ma part de responsabilité dans toutes ces situations passées. En plein burnout,  je me devais d’affronter mes peurs, de les regarder bien en face pour les identifier, et les atténuer.  En cherchant à sauver les autres on oublie qu’il faut déjà se sauver ! Cela passe avant tout par le courage d’affronter ses peurs souvent infondées mais bien tenaces qui nous font devenir l’ombre de nous-même. Les discours sont souvent magnifiques mais rarement incarnés…

Retourner le miroir, apprendre à se voir, à se connaître différemment. Déstructurer le monde qu’on m’a vendu et son fantasme d’homme moderne invulnérable qui pense “avec ses couilles” et sans conscience de lui-même et des autres.  Comprendre l’homme que j’étais et celui que je veux devenir. J’ai réalisé alors que le courage n’était pas d’être le plus musclé, le plus intelligent, le plus violent,  le plus puissant. Cette quête de perfection n’avait aucun sens. Le plus difficile étant d’arriver à  faire une fois le tour de soi-même ! “Putain” de voyage en solitaire mais tellement salvateur. Il était temps d’appuyer sur le bouton “Pause” un instant ! Un petit bilan s’imposait à à  41 ans…

 “J’ai décidé de reconquérir cette jeune femme.”

Après cette petite mort,  j’ai décidé (toujours un peu en mode sauveur…) de reconquérir cette jeune femme. Apprendre ensemble à s’aimer différemment, à se respecter soi-même et l’autre. Et pardonner, se pardonner, communiquer différemment, garder un cap parfois instable, appréhender les doutes et le manque de confiance, souvent en soi, parfois en l’autre.  L’arrivée d’un garçon au sein de notre couple qui révolutionne les corps et les égos, qui bouscule les certitudes, pousse encore à fonctionner différemment.

Devenir mère, devenir père, subir le manque de sommeil au milieu de ces moments merveilleux, nourrir la nichée, croire en ses rêves d’un boulot qui ne demanderait aucun effort parce que passionnant et sans contrainte comme le prônent ces merveilleux réseaux sociaux, arrêter de fumer, retrouver son humour et sa connerie au milieu d’une société plus anxiogène qu’inspirante. 

Perdre ses cheveux, entretenir un corps qui commence à couiner et à partir en sucette. Continuer à aimer malgré les cicatrices qui se rouvrent parfois, souvent au mauvais moment, apprendre à respirer, à méditer, à bien manger, aimer et être aimé. La venue d’un deuxième garçon au milieu de ce énième bouleversement : la perte d’êtres chers, très chers comme un rappel à l’ordre que le temps passe et qu’on n’est ni immortel ni invulnérable et qu’il faut profiter. Sacré bordel à la fois excitant, aliénant pour celui qui n’apprend pas à poser les armes, à prendre le temps. Avec cette chance d’être parvenu à trouver un équilibre  professionnel à travers le coaching, l’écriture, les conférences, la réalisation de podscats et divers projets. 

“J’apprends à aimer l’homme que je deviens.”

On ne m’avait appris l’amour autrement que dans les bras de mes parents et dans les Disney. On ne m’a pas parlé de sexualité autrement que dans les pornos, on m’a inculqué le respect de l’autre tout en me demandant de l’écraser pour exister. J’ai porté des valises trop lourdes, des costumes trop larges, des armures trop gaillardes, j’ai subi et fait subir à d’autres mon inconsistance, mon manque de conscience et de confiance, en moi, en l’autre. 

J’ai tué des espoirs et j’en suis mort plusieurs fois. Il faut apprendre de toutes ces pertes, de toutes ces épreuves et se relever, encore une fois, cicatriser difficilement, avancer un peu plus vulnérable chaque jour. J’apprends à aimer l’homme que je deviens, aimer Julie qui m’accompagne dans ce voyage et mes deux monstres Léo et Elliot. Je me dois de continuer à me questionner sur l’homme que je veux être aux côtés de cette jeune femme qui lutte elle aussi contre ses démons et ces clichés de féminité tout aussi étouffants. 

Je me dois aussi de poursuivre  mon cheminement, de prendre ma part pour laisser un monde un peu moins pourri à mes fils et celles et ceux de leur génération. Et leur apprendre à vivre libérés de ces clichés virils. Je le dis à mes enfants, la seule chose à conquérir, ce sont vos égos, vos démons car le bonheur ne se cache ni sur Facebook ni sur twitter et encore moins derrière un enjoliveur de bagnole ou dans une liasse de billets ! Devenir un homme, un vrai c’est compliqué. C’est savoir faire sa révolution ! Une déviation à part entière !”

Bio express :

Raphaël Poulain a été joueur professionnel de rugby au Stade Français pendant 7 ans de 1998 à 2005. Il a écrit, en collaboration avec Thomas Saintourens, un livre *Quand j’étais Superman en 2011. Coach mental, conférencier,  il est aussi chroniqueur sur Eurosport et animateur d’un podcast intitulé Poulain Raffûte. Raphaël Poulain est également parrain de l’association Ovale Citoyen qui vient en aide aux migrants, sdf, jeunes de banlieue grâce au rugby. 

Par Raphaël Poulain.

©Brian Ravaux

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