Thomas Huriez : « Je me sens à ma place »

Il n'y a pas de « bon âge » pour changer de vie

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Thomas Huriez. Le fondateur de la marque de jeans 1083 ne jure que par le made in France, le commerce circulaire, et la quête de sens. Et pour lui aussi, tout a commencé, très jeune, par une Déviation. « Ma vie est un chantier, le chantier ne sera jamais fini. »


Propos recueillis par Denis Pilato.

Les Déviations : Thomas Huriez, avant de créer la première marque de jeans fabriquée en France, vous occupiez un poste de responsable informatique dont vous avez dit souvent : « Je m’ennuyais ». Pourtant vous étiez jeune à l’époque !

Thomas Huriez : On va dire que j’ai fait ma crise de la vingtaine ! Objectivement, il n’y a pas de « bon âge » pour changer de vie : ce sont les circonstances qui font qu’à un moment donné, ça s’impose à soi. On consacre tellement de temps à sa vie professionnelle ! Au moins huit heures par jour et pendant plus de quarante ans… Ce temps-là, je voulais l’occuper à un projet excitant, dans lequel je me reconnaissais, et qui puisse porter les valeurs que je voulais défendre. Et ça, je ne le retrouvais pas dans l’informatique.

LD : Est-ce que rétrospectivement vous diriez que vous avez été mal orienté ? Par l’école, par la pression familiale…

T.H : Peut-être… Mais quand bien même l’orientation serait parfaite, l’idée qu’on va décider à l’âge de dix-huit ans de ce qu’on va faire dans les quarante années suivantes est absurde. Ce qui est réjouissant, ce qui est épanouissant, c’est de développer une agilité personnelle : il faut avoir confiance dans notre capacité à changer et à prendre un nouveau chemin quand l’ennui ou le manque de sens se font plus forts.

LD : Et pour réussir cette Déviation, vous avez foncé sur un coup de tête… ou vous êtes plutôt partisan de se poser et réfléchir ?

T.H : Moi je suis partisan de « faire et corriger ». Ma vie est un chantier, le chantier ne sera jamais fini. Ce que j’aime, c’est être sur le chantier. Si on se trompe est-ce que c’est embêtant ? Ce qui est embêtant c’est de commettre la même erreur plusieurs fois ! Quand on se trompe et qu’on corrige : on apprend. Tout est itératif ! Après, dans la réalité, je me suis installé à Romans chez mes grands-parents qui m’ont nourri, logé, et blanchi le temps de démarrer mon activité. Ça, et le fait que je n’avais pas d’enfant à l’époque, ça limitait le risque.

LD : Beaucoup de ceux qui se lancent dans une Déviation le font à l’issue de burn-out professionnels…

T.H  : Il faut apprendre aux gens à écouter leurs envies… tout en donnant de la valeur au travail. Parce qu’on n’a pas trouvé mieux que le travail pour donner un sens collectif à sa vie. S’auto-émanciper, devenir acteur de sa vie professionnelle : c’est ça l’apprentissage ultime ! Si le travail n’était pas subi, certains burn-out pourraient être évités, parce qu’on n’attendrait pas d’être en souffrance pour prendre du recul et faire des choix différents.

LD : Et aujourd’hui, en tant qu’employeur de quatre-vingt-quinze salariés… comment vous faites pour qu’ils ne s’ennuient pas ?

T.H : Déjà, il faut être tolérant avec le fait que le sens et l’engagement, c’est très personnel : ce qui fait sens pour moi, ne marche pas pour tout le monde. Après, mon obligation en tant que dirigeant, c’est d’être très clair sur la vision de l’entreprise pour que chacun sache à quoi sert son travail. Notre mission c’est de redévelopper la filière textile française et amener chacun à produire et consommer dans l’économie circulaire : tous nos projets sont focus sur cette mission. Et ça va assez loin. Dans nos statuts, par exemple, on limite les écarts de salaire maximum 1 pour 5 : ça veut dire que le partage des richesses que l’entreprise produit, c’est un engagement statutaire, c’est cohérent. 

LD : Mais c’est souvent la démotivation liée au management qui est montrée du doigt dans les grandes entreprises…

T.H : Les êtres humains, si on leur donne un projet collectif, une mission claire, une rémunération équitable, et des moyens d’effectuer leur travail… il n’y a aucune raison qu’ils se démotivent. La démotivation vient quand on laisse germer des écarts dans ce cadre-là : par exemple des outils frustrants, des missions en décalage avec ce qu’on aimerait faire… Quand on est vigilant avec ces signaux, ça ne sert à rien d’ajouter artificiellement des séminaires, carottes et autres artifices de motivation.

LD : A l’origine de 1083, il y a cette belle idée du jean made in France. Une idée forte, c’est le point de départ d’une création d’entreprise réussie selon vous ?

T.H : Je dirais que non… On pense souvent que 1083 est né en 2013, mais l’entreprise avait déjà six ans : j’avais créé une boutique de vêtements bios et éthiques à Romans. 1083 est née de ces six années d’observation, de galères, de compréhension de la filière, d’écoute des consommateurs… Dans ma vie professionnelle, je rencontre énormément d’entrepreneurs très connus, et je peux vous dire que je n’ai jamais croisé un seul génie qui avait tout réussi du premier coup. Je croise des acharnés, des déterminés, qui ont modelé leur entreprise au fur et à mesure de leur apprentissage et des échecs. Ce qui est important pour réussir une entreprise, c’est de développer sa résilience et de donner de l’agilité à ses idées. Tout le monde a son brouillon !

LD : Dans le cadre du made in France, vous rencontrez aussi beaucoup d’entreprises françaises qui se cherchent quelquefois un nouvel avenir. Est-ce que la reprise d’une entreprise, ce ne serait pas une façon plus rapide de se lancer, pour quelqu’un qui voudrait devenir entrepreneur aujourd’hui ?

T.H : Plus rapide pas forcément, parce que chaque entreprise à sa culture, ses équipes… On part d’un existant et il faut engager une transition qui peut être complexe. Mais oui, il y a d’énormes opportunités à s’intéresser à la reprise d’entreprises en France. Il faut mesurer la valeur de ces entreprises en transmission, tant bien même qu’elles soient en difficulté ou de petite taille. Pour celui ou celle qui s’intéresse à ça, c’est un chemin passionnant. Après c’est un parcours aussi, c’est un choix de vie.

 LD : Et le made in France, l’environnement, l’éthique… ce sont des questions qu’on doit se poser obligatoirement quand on entreprend en 2021 ?

T.H : Entreprendre aujourd’hui, c’est bien gérer l’argent, les gens, et aussi l’environnement. C’est devenu un fait incontournable. Mais il ne faut pas le voir comme une contrainte. Par exemple, chez 1083 on n’arrivait pas à produire notre coton en France, et finalement on développe une technologie d’effilochage et de recyclage à partir de jambes de jeans. On a fait plusieurs années de R&D et on commence l’industrialisation : on présentera au salon du Made in France le premier jean composé à 85% de coton recyclé. Ça ouvre des opportunités, des consommateurs, des nouveaux marchés…

LD : A titre personnel, vous vous êtes aussi engagé en politique, dans la ville de Romans-sur-Isère (Drôme). C’est une autre façon de créer du sens… quitte à prendre des coups ?

T.H : Vous avez raison, la politique ça a un côté sacrificiel que je ne mesurais pas ! C’est dur, c’est injuste, c’est frustrant… et ce n’est pas toujours gratifiant. Cela dit, je ne suis pas quelqu’un de contemplatif, j’aime les projets. Et quand les choses font sens je les essaye. Je considère que la politique c’est fondamental : beaucoup de choses se jouent là. C’est extrêmement riche de découvrir sa ville sous un autre angle, de comprendre le système aussi. 

LD / Ça veut dire qu’une Déviation réussie n’est pas forcément une Déviation « professionnelle »…

T.H : Oui, la fraternité qu’il peut y avoir avec celles et ceux avec lesquels on porte nos idées donne énormément de sens à l’engagement politique. Mais si on parle de sens, au-delà de l’engagement citoyen, pour moi tout est politique et tout est média. Tout ce qu’on fait tous les jours, nos choix de vie, notre consommation, nos métiers, nos engagements associatifs… Cela participe du modèle de société qu’on veut construire. Et à ce titre c’est politique. Je crois qu’on doit être spectaculaires dans nos choix, et dans leur cohérence ! 

LD : Vous cherchiez du sens à vingt ans… En avez-vous trouvé aujourd’hui ?

T.H : Sans doute, si on considère que je me sens à ma place. Quand on trouve sa place dans la vie, il n’y a pas mieux ! C’est une place qui bouge, qui change… mais j’aime cette idée de multiplier les projets, de les partager avec des gens. Après, c’est beaucoup de travail. Mais ça ne donne pas le sentiment de travailler beaucoup !

© Agence Flag.

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