Yannick Cartailler : « Rendre au territoire ce qu’il m’a apporté »

« J’avais envie de monter de nouveaux projets sur ce territoire qui m’a tant donné plus jeune. »

Longtemps globe-trotter – il a travaillé en Argentine, à Dubaï, Hong-Kong et Shangaï –, Yannick Cartailler est revenu dans son Auvergne natale. Il a lancé pêle-mêle Aventina (une société de conseil aux entreprises), A Green Story (serres et équipements de jardin), puis s’est associé dans la coutellerie avec Le Coq Français et Ovalie.

Par Thomas Lepresle.

Découvrez d’autres portraits dans nos magazines.

« Une fois lancé, j’ai profité à fond, j‘ai découvert d’autres cultures, d’autres richesses. »

« Je ne me vois plus du tout repartir. J’ai même du mal à reprendre l’avion ! » Pour Yannick Cartailler, c’est un cri du cœur. En homme heureux, il savoure tous les jours son choix de rentrer en Auvergne, en 2017, après plus de 20 ans d’expatriation aux quatre coins du monde. Plus qu’un choix d’ailleurs, une forme de nécessité, tant ce retour aux sources paraissait gravé dans la roche (volcanique, bien sûr).

L’entrepreneur de 52 ans est un enfant du pays, un pur produit AOP. « J’ai grandi dans un tout petit village du Puy-de-Dôme qui s’appelle Ceilloux », détaille-t-il, presque un peu gêné. “Enfance heureuse” au milieu de la nature, parents dans l’Education nationale, prépa HEC à Clermont (« je ne savais même pas ce que c’était », avoue-t-il en riant) puis école de commerce, toujours à Clermont… la vie débute paisiblement à l’ombre des volcans. 

Et puis c’est le grand saut, le début de l’aventure. A 22 ans, il file en stage à Dubaï, au consulat. Sa mission ? Aider les entreprises françaises à exporter leurs produits dans la zone. Un petit déracinement, pour ne pas dire un grand écart, « pas facile au début », se souvient Yannick. Mais quitter son cocon peut aussi donner des ailes : « Une fois lancé, j’ai profité à fond, j‘ai découvert d’autres cultures, d’autres richesses. » Car ce n’est que le point de départ. Suivront ainsi, de 1998 à 2017, l’Argentine, Hong-Kong ou encore Shangaï, principalement pour des postes à responsabilité dans la grande distribution (Carrefour puis Casino). Un “exil” bien volontaire d’environ 5 ans à chaque fois, tout de même entrecoupé de visites hexagonales (Paris et Lyon).

« C’était des conditions et des cultures différentes, mais je n’en retiens que du positif. »

Parmi toutes ces expériences, malgré le (ou plutôt grâce au) choc des cultures, aucune ne lui a laissé de mauvais souvenirs. « Humainement et professionnellement, j’ai appris énormément partout, assure le travailleur globe-trotter. C’était des conditions et des cultures différentes, mais je n’en retiens que du positif. »

En revanche, quand on lui demande sa destination préférée, aucune hésitation : « L’Argentine ! J’ai adoré. » Plutôt calme et pondéré d’ordinaire, l’Auvergnat devient volubile et affable quand il évoque le pays du tango et de l’asado, une pointe de nostalgie dans la voix. « C’est mon deuxième pays, j’ai vraiment aimé vivre là-bas. Ce qui m’a marqué, c’est la générosité des Argentins malgré les difficultés économiques. Ils souffrent terriblement. Et cette façon de vivre au jour le jour, à l’opposé de notre mentalité française. Quand j’étais étudiant, certains de mes potes pensaient déjà à leur retraite. »

Bizarrement, si la “buena vida” à Buenos Aires compte parmi « les meilleurs moments de (s)a vie », professionnellement c’est une autre paire de manches. « Ça a été très dur, insiste Yannick, mais ça m’a beaucoup servi pour la suite. La règle là-bas, c’est qu’il n’y a pas de règle, j’y ai appris à penser “out of the box’’. En même temps j’étais jeune, Casino m’avait donné de grosses responsabilités, 500 personnes à encadrer. Après quatre ans j’étais rincé. Mais quand vous avez bossé en Argentine, grosso modo vous pouvez aller partout. » 

« On dit toujours qu’on part découvrir d’autres horizons, mais n’est-ce pas souvent aussi une forme de fuite ? »

Dans chacune de ses mille vies à l’étranger, Yannick retrouve des Auvergnats, mais aussi des Bretons, des Basques, des identités fortes. Sans chercher à recréer une communauté, bien au contraire, le désir d’immersion étant bien plus fort. Et puis à un moment, après quelques années en Asie, l’appel de la montagne : « J’ai ressenti le mal du pays et le besoin de rentrer. J’en avais marre des mégalopoles. Et puis la boîte pour laquelle je travaillais battait de l’aile, ça se passait moins bien dans ma vie privée. J’ai eu envie de créer ma propre activité dans l’endroit le plus naturel pour moi. »

Quelque chose à chercher aussi du côté du père, probablement. « Inconsciemment, le décès de mon père a pu jouer dans mon retour, s’interroge ce fils unique, qui a commencé depuis ce moment-là un vrai travail d’introspection. Quand j’étais gamin, il était à la fois mon père et mon instituteur. Notre relation n’était pas vraiment conflictuelle, mais il occupait une place énorme, presque omnipotente. Quand je suis parti à l’époque, c’était sûrement aussi pour m’affirmer en tant que jeune homme, m’émanciper. On dit toujours qu’on part découvrir d’autres horizons, mais n’est-ce pas souvent aussi une forme de fuite ? Ok, à Dubaï je vivais dans un 120 m2, avec piscine sur le toit, etc. Ça compte, mais il y a en général des ressorts plus profonds derrière un départ. »

« J’ai contribué à créer une douzaine d’emplois, surtout des gens du coin. C’est ma plus grande fierté. »

Ce nouveau chapitre, ce sera donc l’entrepreneuriat. Il lance pêle-mêle Aventina (une société de conseil aux entreprises), A Green Story (serres et équipements de jardin), puis s’associe dans la coutellerie avec Le Coq Français et Ovalie. Son fil conducteur : patrimoine et transmission. « J’ai envie de monter de nouveaux projets sur ce territoire qui m’a tant donné plus jeune, avoue-t-il, d’apporter modestement ma pierre à l’édifice en créant de l’emploi et de la valeur ajoutée. Entre les serres et la coutellerie, j’ai contribué à créer une douzaine d’emplois, surtout des gens du coin. C’est ma plus grande fierté. »

Autre cheval de bataille « patrimonial » : remettre le couteau de Thiers à la table des grands. « J’ai vu dans une étude récente que les marques qui ressortent le plus sont Laguiole, Victorinox ou Opinel. On a un déficit au niveau marketing, constate Yannick Cartailler. On se concentre donc sur cet aspect pour recréer une image de marque et faire parler de Thiers. »

Dans son esprit, rendre au territoire passe aussi par des rencontres, des échanges et d’innombrables déplacements pour comprendre les besoins des entreprises locales. « Je me sers de ma connaissance de la région et de mon expérience d’entrepreneur pour conseiller, donner un coup de pouce. On pourrait croire que je me disperse, mais il y a une cohérence dans tout ça », sourit cet amoureux de rugby et de ses valeurs. Habitué du stade Marcel Michelin de Clermont, il estime que le monde de l’ovalie « a peut-être encore une mission sociétale à jouer ».

Transmission encore, « je donne aussi des cours à l’ESC Clermont depuis quelques années, sur les fonctions achats et supply chain ». Une façon de boucler une première boucle. Avec fierté et humilité, toujours. Bref, à l’Auvergnate.

Les Déviations N°2

En vente

Les Déviations N°1

Toujours en vente

Laisser un commentaire

Vous inscrire à notre newsletter