Georges Haddad : “Notre système éducatif ne favorise pas encore suffisamment les déviations”

Notre pays n’investit pas suffisamment sur la formation tout au long de la vie, déviations comprises

À l’occasion de la sortie de notre magazine N°2, nous vous proposons de découvrir certaines de nos histoires. Aujourd’hui nous vous parlerons de Georges Haddad. Ancien Président à deux reprises de la Sorbonne, Georges Haddad a également dirigé la division  de l’enseignement supérieur de l’Unesco*. S’il n’a jamais été tenté par un changement de vie, il reconnait qu’à son époque, toute  récente, le système de formation ne facilitait pas ce genre de décision, toujours difficile, en France tout particulièrement. 

Propos recueillis par Nicolas Pigasse.

Les Dévations : Vous venez de quitter la  Présidence de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Avez-vous eu une déviation dans votre vie ? 

Georges Haddad : « J’ai eu 70 ans le 1er septembre. C’est l’âge exceptionnel qu’avait atteint il y a plus de trois mille ans le roi David !  Tout ce qui vient maintenant, est pour moi du bonus, un peu  comme si je vivais une nouvelle jeunesse, l’expérience en plus. C’est un cadeau qui m’est fait et je dois savoir en profiter sans reproduire toutes les mêmes erreurs. Je souhaiterais dorénavant me déplacer dans un monde flottant inspiré des arts martiaux, privilégiant l’instant présent avec le plus de légèreté possible, tout en persévérant dans la recherche toute subjective, du beau et du vrai.

Toute mon existence a reposé sur une motivation et une mission : apprendre et transmettre.  Je suis un étudiant permanent passeur de savoir. Je me considère plutôt comme un laboureur que comme un poète. Fonctions importantes, l’une et l’autre. Pour cela, il faut pouvoir être en permanence en désir et en capacité de recevoir et de se remettre sans arrêt en question. Je n’ai jamais cessé d’être un étudiant ! J’apprends encore et toujours. 

“Tout ce que j’ai accompli me semble cohérent sans être uniforme.”

GH : Pour être un enseignant convenable, il est indispensable de rester un étudiant motivé, engagé et parfois révolté. Apprendre repose sur quatre piliers mis en exergue dans le rapport mondial sur l’éducation de 1996 conduit à la demande de l’UNESCO par Jacques Delors. Ces piliers sont : apprendre à être, apprendre à apprendre, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble. Pour moi, la grande aventure humaine repose sur cette quête permanente de savoirs et de savoirs faire partagés.

Mon parcours a donc été d’une apparente continuité dans cette grande aventure de l’esprit humain. Comme mathématicien, comme professeur, comme président d’université ou directeur à l’Unesco, sans oublier des missions au sein d’associations éducatives. Pour m’exprimer en mathématicien,  je considère que mon chemin professionnel est continu mais ponctué de singularités. Tout ce que j’ai accompli me semble cohérent sans être uniforme. Je n’ai jamais eu envie de dévier mais n’ai jamais cessé de me remettre en question dans cette voie. En somme je suis quelqu’un de fidèle envers  lui-même et envers  les autres.

“Tu as aujourd’hui le choix de ta stratégie.”

GH : Je suis passionné par les mathématiques et les arts martiaux. Je me souviens de cette phrase d’un professeur d’arts martiaux japonais qui alors que je me cherchais m’a dit : « Tu es jeune et tu te trouves à la circonférence de l’anneau de la connaissance. Ton objectif et ton désir sont de pénétrer à l’intérieur et de te rapprocher du centre symbole inatteignable de la sagesse.  Plus tu l’approcheras, plus tu pourras bénéficier d’ une vision élargie qui te permettra de t’accomplir et de te révéler à toi-même.

Tu as aujourd’hui le choix de ta stratégie : soit tu hésites en permanence et tu resteras  à la circonférence, soit tu choisis un rayon et tu t’y tiens. Plus tu progresseras dans le rayon choisi vers le centre, meilleure sera ta perception du sens de ton existence Prends ta décision avec courage et audace et tiens bon ! » Ce conseil de mon Maître m’a accompagné tout au long de ma vie, je ne m’en suis jamais éloigné ! 

“J’ai toujours appris à tomber mais également à me relever et à rebondir.”

GH : Par honnêteté,  je dois reconnaître qu’en devenant Président d’université  j’ai dévié tout en restant dans le domaine de l’éducation et de  la recherche. – NDLR : Georges Haddad avait 37 ans lorsqu’il a été élu le plus jeune Président de son université-.  C’est une déviation légère mais conséquente. Je suis ainsi devenu un gestionnaire tout en continuant d’enseigner mais plus légèrement. La recherche en a plus souffert. La présidence d’université n’était pas inscrite dans mon schéma directeur. Cette élection est arrivée d’une manière imprévisible. L’imprévu est souvent plus fort que le programmé, l’important est de savoir s’adapter, principe clé du monde flottant.

On est venu me chercher afin de porter des idées nouvelles  et de mettre  un peu d’audace dans la gestion de l’université. De nombreux collègues m’avaient même mis en garde : « vous avez peu de chances d’être élu ! ». Je n’ai jamais craint la défaite. J’ai toujours appris à tomber que ce soit en judo ou en mathématiques ,mais également à me relever et à rebondir. Combien de problèmes de maths m’ont résisté ! Si j’ai un peu dévié, je n’ai jamais abandonné l’aventure de la connaissance.

LD : vous comprenez cependant que certains cherchent à dévier ? 

GH : « Sans rêve,  sans  révolte si elle est nécessaire et sans audace il n’y a ni Art ni Science, ni Vie, ni Honneur pour l’esprit humain. » C’est le message que j’ai laissé aux étudiants de 2071 pour la célébration du centenaire de l’université Paris 1, une des héritière de la prestigieuse Sorbonne.  Avec ce message, les étudiants recevront un ouvrage d’Albert Camus, « l’homme révolté» que j’ai tenu à  leur  transmettre. Cet essai ne me quitte jamais. Albert Camus  y écrit  cette phrase : « Je me révolte, donc nous sommes ! »   Il n’y a pas de révolte chez le solitaire, c’est ensemble que la révolte prend tout son sens pour construire un monde différent, meilleur, plus fraternel, plus juste.

La Déviation est une forme de révolte à partir de ce que nous sommes – je n’aime pas le mot contre-, de ce que nous croyions être et que nous réalisons qu’il nous  faut changer. Le changement voulu est courageux, c’est une forme de révolte. Il faut être  particulièrement audacieux pour être capable de dire « non », « cela suffit  ! ».  Cela impose également un caractère bien trempé  et de l’énergie. Ce type de révolte est permanent en moi. Le combat pour un homme meilleur dans un  monde meilleur. Les déviants non opportunistes, les vrais, sont encore peu nombreux. Souvent  ce que nous qualifions de déviations est imposé dans la contrainte : perte d’emploi, perte de confiance, dépression… Il est rare que les déviations créatives  apparaissent chez des personnes qui se sentent confortablement installées dans leur existence, dans leur position sociale voire dans leurs privilèges.

LD : Des déviations autour de vous vous ont-elle marqué ? 

GH : Oui, il y a celle de mon ami Gérard Haddad – nous n’avons aucun lien de parenté malgré un nom commun !- qui la raconte lui même dans ce mook.- Voir page X –  Un ingénieur agronome, brillant dans son domaine qui renonce à son confort social alors qu’il a une femme et trois enfants à nourrir pour devenir psychiatre et psychanalyste. Je me permets de rendre un hommage tout spécial à son épouse récemment disparue qui l’a soutenu dans sa démarche. Les grands déviants sont souvent soutenus par leurs proches.

 En réalité, je vois peu de grands déviants dans l’histoire. C’est un phénomène rare.  Je citerai pour commencer Moïse, bien sûr, ce prince d’Egypte qui fit le choix de  devenir le libérateur d’ un peuple en esclavage depuis des siècle. Sacrée déviation ! Ou encore Jésus, un prêtre juif qui renonce à son statut pour s’offrir à l’humanité pour l’éternité. Ce sont des déviations que nous devons considérer comme inaccessibles pour le commun des mortels mais tellement essentielles.  Je pense aussi à Abraham, le père des peuples. Héritier  d’une grande tribu  en Mésopotamie, il décida de dévier pour aller  à la rencontre de son dieu unique et placer l’humain au centre de son histoire. D’autres exemples de déviations / révélations me viennent à l’esprit mais il serait trop fastidieux de toutes les mentionner.

“Il a sacrifié sa vie, au propre comme au figuré, à son idéal.”

GH : Afin de sortir du contexte mystique ou religieux, le nom de Jean Jaurès me vient à l’esprit. Il était normalien destiné à une brillante carrière universitaire. Il a pourtant décidé de devenir journaliste et de s’engager en  politique et il a sacrifié sa vie, au propre comme au figuré, à son idéal. J’avoue avec honte qu’une liste uniquement masculine me vient spontanément à l’esprit lors de cet entretien. Sans doute en raison de mon ignorance mais aussi peut-être en raison des contraintes et des injustices  imposées aux femmes tout au long de l’Histoire.

LD : Notre système éducatif favorise-t-il les déviations ? 

GH : Nous sommes dans un mode de compétition internationale exacerbé avec les incontournables classements , notamment celui de Shanghai. Je les ai appréhendés dès le début. Ils favorisent toujours les plus aisés, les plus puissants. Quand l’éducation commence à classer les institutions, je considère qu’elle dévie de sa mission profonde. Il faut certes en permanence évaluer la qualité et la pertinence des formations proposées, les compétences des enseignants. Il serait  également stupide à notre époque, de nier la valeur commerciale d’un diplôme, surtout quand on connait le prix à payer pour pouvoir accéder à certaines universités ou écoles.

Mais l’objectif principal  de chaque institution du supérieur est de préparer chaque étudiant en formation initiale ou continue, à développer avec la meilleure efficacité  son parcours professionnel. L’institution universitaire a pour mission  de  préparer et non de  formater.  L’éducation  à tous les niveaux doit idéalement être considérée comme un bien public et démocratique qui valorise l’effort et le mérite.

Aujourd’hui, j’entends de plus en plus de jeunes me dire que ce qui compte avant tout, c’est le diplôme, sa valeur, sa reconnaissance, sa côte sur le marché du travail. Tout cela est bien légitime quoique de ce point de vue totalement éphémère en raison des évolutions constantes des compétences et des besoins. Des étudiants pensent même qu’en entrant à Oxford, Cambridge ou Harvard, ils seront protégés à vie. Certains m’ont même affirmé qu’ils seront « les rois du monde». Quelle triste illusion !

“L’éducation se démocratise et doit offrir une chance à chacun tout au long de la vie.”

GH : Le défi qui se présente à nous est incontestablement celui de la démocratisation associée à la qualité. Quatre-vingt pourcents d’une classe d’âge accède désormais à l’éducation et cela ne se fait pas toujours dans le respect de la qualité. L’éducation se démocratise et doit offrir une chance à chacun tout au long de la vie, déviations comprises. Sans être provoquant je pose la question  au niveau du corps enseignant  de savoir qui est prêt à assumer le défi d’accompagner les déviants ?  Il faut un sacré savoir-faire pour enseigner sa discipline à une autre population qu’à des jeunes de 18-25 ans. Or, nos professeurs sont essentiellement formés et préparés pour ne s’adresser qu’à la génération des primo entrants. Ils ou elles éprouvent beaucoup de difficultés  à enseigner à d’anciens ingénieurs,  médecins ou cadres.

Cela nécessite des compétences et un savoir-transmettre spécifiques.  Le modèle anglo-saxon est mieux adapté en ce sens. Les enseignants viennent souvent de mondes différents – celui de l’entreprise notamment- et ils ne sont pas dans le didactisme traditionnel. En France le diplôme garde une valeur et une reconnaissance immuables. Dans les pays anglo-saxons, le diplôme est un simple passeport pour voyager dans le monde du travail. On y tamponne régulièrement des visas renouvelés . En France, c’est une identité pour le reste de nos vies. Vous êtes docteur , ingénieur, juriste en…… Un statut qui vous classe et qui vous fige. Il y a un problème flagrant d’inertie, notre société est trop  conservatrice de ce point de vue. N’oublions pas cependant de mentionner pour la France, l’exception notoire du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) fondé en 1794-1798 à l’initiative  de l’Abbé Grégoire pendant la période révolutionnaire.

LD : vous n’avez rien pu faire pour changer les mentalités ? 

Georges Haddad : Lors de ma première présidence au début des années quatre-vingt-dix, si  j’incitais des collègues chevronnés  à aller vers la formation continue  j’obtenais des fins de non-recevoir !  Ce n’était pas leur boulot ! Leur culture ! Il y a eu des tentatives et des incitations ministérielles louables, mais les mentalités n’ont pas suffisamment évolué. Ainsi, même s’il y a eu des progrès: ils ne sont pas à la hauteur des attentes, des enjeux et des besoins.

Le système éducatif n’est pas le seul responsable : la société dans son ensemble est  bien plus figée que le système éducatif. Les résistances sont toujours fortes même dans le milieu familial, c’est un vrai combat.  Combien de fois entendons-nous encore : «  Tu es fou, tu as un métier ! Tu vas reprendre tes études mais pour faire quoi ? Quel est le sens de ta décision ? ” Nous allons vivre jusqu’à 90 ans en moyenne pour les générations les plus jeunes. 

L’éducation n’est pas suffisamment préparée pour répondre. Ni le public ni le privé n’apportent une réelle opportunité en France. Notre pays n’investit pas suffisamment sur la formation tout au long de la vie, déviations comprises. Pourtant il y a urgence car notre société exclut les personnes quand elles deviennent prétendument moins performantes ou plus âgées :  l’entreprise licencie et ne propose que rarement des déviations en interne.  Vous n’êtes plus compétitifs dans un domaine ou avez atteint  un âge avancé ?  Vous n’avez plus votre place, par ici la sortie !  Il est pourtant possible de conserver une place et une activité adaptée à vos capacités et socialement valorisées !

“L’homme moderne aura le plus souvent plusieurs vies professionnelles.”

GH :Cela nécessite de la  volonté et des moyens ! Il faudra encore une ou deux générations pour que l’on arrive à comprendre pleinement que la vie d’un individu sera faite  de déviations contraintes ou voulues  et qu’il faut accompagner les changements. Ce sont des processus lents mais qui sont amorcés. Nécessairement, l’homme moderne aura le plus souvent plusieurs vies professionnelles. Un diplôme ne suffira pas à avoir un métier tout au long de son parcours. Le diplôme initial devra essentiellement permettre prendre confiance pour démarrer , pour s’adapter et pour évoluer, toujours selon les quatre piliers de l’éducation : apprendre à être, apprendre à apprendre, apprendre à faire, apprendre à vivre ensemble, tout au long de la vie avec des vraies ruptures  et des déviations profondes. Nous ne sommes déjà plus dans la même temporalité, dans le même espace vital.

LD : Vous avez participé à de nombreuses réflexions dans le monde sur l’éducation. Comment accompagner cette évolution dans nos sociétés et pays en développement ? 

Georges Haddad : Au niveau de l’éducation nationale, l’évolution se fera de l’intérieur. Le monde des enseignants va devoir repenser à la fois le métier et les finalités de la profession. Encore une fois, les enseignants devront être capables de mieux former des étudiants plus âgés qui viendront se préparer pour une renaissance professionnelle. A l’étranger, j’ai souligné l’avance, dans ce domaine, du modèle anglo-saxon. Israël qui s’est édifié, tout comme la Corée du Sud après des drames incompréhensibles et inacceptables, ont dû mettre  en place  et imaginer des systèmes  éducatifs  aptes à former tout à la fois les jeunes et les adultes survivants.

En Israël tout particulièrement, les adultes survivants de la Shoah avaient des compétences parfois incroyables mais qui ne correspondaient pas aux besoins du pays, sans oublier les problèmes linguistiques. Israël a incontestablement été un grand laboratoire éducatif, formant des milliers de personnes très qualifiées dans leur pays d’origine pour exercer comme agriculteurs, comme ouvriers spécialisés, comme artisans ou infirmiers  tout en formant également des médecins, des scientifiques, des ingénieurs. Un exemple assurément unique. 

“Le système éducatif mondial a depuis plusieurs années commencé sa révolution.”

L’homme de demain sera de plus en plus un déviant professionnel sauf à devenir un robot. Le système éducatif mondial a depuis plusieurs années commencé sa révolution pour laquelle le numérique est d’ores et déjà déterminant. 

* Normalien, Agrégé et Docteur d’Etat en mathématiques, Georges Haddad est devenu une première fois, Président de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 1989 jusqu’en 1994. Il a ensuite dirigé de 2004 à 2010 la division de l’enseignement supérieur de l’Unesco avant d’y créer l’équipe de recherche et de prospective en éducation.  Il a été élu une nouvelle fois président de son université Paris 1 en 2016, fonction qu’il quitte en septembre 2020.

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© Pascal Levy / Panthéon-Sorbonne

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