Georges Haddad : « déviations et violences éducatives » -Nuit des Idées, Sorbonne-

"Les déviations sont une manière de se révolter"

Deux fois président de l’université Paris I, Panthéon-Sorbonne (1989-1994 et 2016-2021), Georges Haddad – voir sa fiche Wikipedia complète – a participé à la première table ronde organisée et animée par Les Déviations, le 23 mars dernier à la Sorbonne dans le cadre de la Nuit des Idées.

Georges Haddad au centre entouré à sa gauche de Michèle Penka et à sa droite de Laurent Moisson, co-fondateur Les Déviations.

Voici le texte de son intervention :

« Je suis tombé dans « le piège » de cette conférence – Rires-… J’ai eu l’honneur de rencontrer Nicolas il y a deux ans ans. Tu avais chargé un célèbre psychiatre-psychanalyste, Gérard Haddad qui n’est pas mon cousin, de m’interviewer. Il a été le fils spirituel de Lacan. J’étais encore président de cette université. C’était en 2020. Le thème de l’interview était autour de l’éducation, une histoire d’amour. Je pense qu’on ne peut pas éduquer, transmettre les connaissances si on n’aime pas. Si l’enseignant n’aime pas ses étudiants, si les étudiants n’aiment pas leurs enseignants, l’école devient un calvaire. 

« Je n’ai jamais eu le sentiment de travailler ! »

Je viens de prendre ma retraite et ce thème « Quête de sens au travail » est très intéressant. Je n’ai jamais eu le sentiment de travailler ! Toute ma vie a été faite dans ce message d’amour. Tout mon parcours a reposé sur trois verbes essentiels : apprendre, comprendre et transmettre. Je n’ai rien fait d’autre que de les appliquer. Je n’ai jamais eu le sentiment d’un travail difficile. Il y avait toujours un message, une note de tendresse, une émotion qu’il faut communiquer quand on enseigne. Un enseignant qui vient faire à reculons ses cours, je pense qu’il faut le décharger d’enseigner et de traumatiser les jeunes. Je parle souvent de ce que j’appelle la « violence éducative » et en particulier les mathématiques qui peuvent être utilisées pour humilier, rabaisser des jeunes qui ont des capacités énormes mais qui dès l’âge de 12 ans sont “rétamés” par le fait que “tu n’es pas bon en maths, donc tu ne donneras rien dans ta future carrière !

« Travail et quête de sens sont liés »

Le travail et la quête de sens vont ensemble et cela se construit dès les premières années de l’éducation. Quand j’ai abordé cette question du sens et du travail, j’ai eu beaucoup de difficultés à y répondre. Je ne suis ni un philosophe, ni un anthropologue, ni un sociologue. Je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir sortir sur solubilité du travail dans la quête de sens et inversement. C’est très mathématique ! J’ai passé trois journées très difficiles. J’ai été fouiller chez Durkheim qui a parlé de l’anomie, cette perte de sens de repères avec un travail qui humilie. Il détruit alors la personnalité des gens qui sont obligés de travailler non pas pour vivre mais pour survivre. Dans le travail qu’ils accomplissent, ils perdent même le sens de leur propre existence et de leur propre dignité. J’ai revu Les temps Modernes de Charlie Chaplin. Là aussi, on voit ce travail aliénant. J’ai relu Hannah Arendt, Gramsci qui a beaucoup écrit dessus, Marx, etc. Autant vous dire que je n’ai rien retenu, c’était trop compliqué pour moi ! 

L’importance de la Pâque juive et du sens de la vie

Et je me suis demandé : quand est-ce que cette notion de travail et quête de sens prend sa dimension la plus importante et la plus historique ? Est-ce qu’il y a un moment dans l’histoire de l’humanité et dans celle d’un peuple où la notion de travail et de quête de sens prend sa dimension la plus pleine ? Il se trouve que je viens d’une communauté, dont je ne me cacherai pas, je suis juif et dans trois semaines nous allons célébrer la Pâque juive. C’est quoi ? C’est justement une fête qui permet de retrouver le sens de la vie et redonner au travail une dimensions émancipatrice. Quand vous pratiquez cette fête qui est universelle, toute la question du sens et du travail se trouve posée dès la première approche de ce que l’on appelle le récit de Pâques. Ca commence par cette question posée par un enfant : « qu’est-ce qui change cette nuit des autres nuits ?” Qu’est-ce qui fait que c’est nuit est différente des autre nuits ? Elle est différente car cette nuit on se pose la question du sens de la vie et du travail dans l’existence. 

Moïse, le plus grand déviateur 

Je considère pour ma part Moïse comme le déviant absolu de l’histoire de l’Humanité. Voilà un homme qui était prince d’Egypte. Il avait tout pour lui, et tout d’un coup, il découvre un peuple d’esclaves, les Hébreux, qui avait besoin de retrouver un sens. Il va quitter les palais de Pharaon pour aller dans le désert. Son université, c’est le Sinaï. C’est dans le désert qu’il va chercher cette vérité et ce sens. Comment faire le lien entre l’homme et le travail. J’ai même retrouvé un écrit de Durkheim qui dit que c’est grâce à la fête de Pâque qu’il avait compris la notion d’anomie, d’aliénation par le travail. C’est cette fête qu’il célébrait dans sa famille qui lui a permis de développer sa théorie. Même chose d’Hannah Arendt qui cite cette référence.

Les 4 étapes de l’humanité

Dans cette fête que je vais célébrer en araméen, langue que je pratique depuis mon enfance, on explique que l’humanité a 4 étapes différentes qui sont très importantes dans la notion de sens et de travail. La première étape, c’est  la sagesse, c’est à dire le savoir. Celui qui sait et qui met son savoir en harmonie avec ce qu’il est, ce qu’il fait. C’est quelqu’un qui a un travail qui est soluble dans le sens même de sa vie. Il a mis tout son savoir et sa sagesse au service de son identité de son parcours. Il faut parfois des années pour aboutir à cette étape. La deuxième étape est celle du révolté, l’insoumis, le rebelle. C’est quelqu’un qui sait mais qui réalise que le travail fourni, son identité sociale ne correspondent pas à ce qu’il veut être. Donc, il est dans la révolte. Les Déviations sont une façon de se révolter. Certains cadres deviennent céramistes mais l’inverse est difficile.  Si tu es ingénieur et que tu veux devenir céramiste, tu peux. Je pense qu’un céramiste qui veut devenir un ingénieur nucléaire à 40 ou 5O ans, cela va être beaucoup plus compliqué.

L’université doit-elle faire sa déviation ? 

Intervention de Laurent Moisson : « grâce à Romain Paillard on a des gens qui apprennent le code !”

GH  : Le code de conduite ? 

LM : le code du codage informatique !

GH : Très bien, j’ai eu peur. – Rires- On va y travailler. Mais pour devenir médecin, il faut des études longues, et notre système ne permet pas ce genre de choses. – NDLR : nous vous conseillons à ce sujet de lire le témoignage de Gérard Haddad dans notre magazine qui ingénieur et devenu médecin psychanalyste en repartant de zéro, la trentaine passée alors qu’il avait trois enfants et que sa femme ne travaillait pas-.

Intervention de Nicolas Pigasse : Georges, tu as des mots assez durs dans l’interview que tu nous a accordée sur le système éducatif qui est important. Tu dis que notre système éducatif doit faire sa propre déviation. Je résume ta pensée : les professeurs sont formés pour s’adresser à des jeunes d’une vingtaine d’années mais ils ne le sont pas pour aider des personnes qui voudraient reprendre des cursus universitaires à 40-50 ans. Peux tu nous dire un mot sur la faille du système éducatif à ce niveau ?  Tu appelles même le système éducatif à faire sa propre déviation. Cela a d’autant plus de sens que tu as été deux fois président de cette grande institution qu’est la Sorbonne.

« Les révoltés et les soumis. »

Georges Haddad : “alors je termine, il y a les gens soumis, les timides. Ils le savent plus ou moins, mais ils doutent de tout. Ils n’ont même pas la capacité à se révolter, ils subissent leurs conditions.

Et vous avez enfin la quatrième catégorie composée de celui qui ne sait même plus poser de questions. Il a perdu le sens de son humanité. Qui suis-je ? Que fais-je ? Pourquoi ? Etc ?  C’est l’état d’esprit dans lequel était à l’époque le peuple de Moïse. Il a été avant tout un éducateur pour aider son peuple à se reformer et dépasser différentes étapes avec les résultats que l’on connait.

Un système éducatif devenu trop commercial…

Alors maintenant notre système éducatif… De nombreux jeunes viennent à l’université à contre-coeur. Ils ne ne savent même pas pourquoi ils sont là ! Le système secondaire en France est devenu catastrophique. Le bac se passe trop tôt, les temps éducatifs sont raccourcis, les contenus sont déviés, dévoyés et les enseignants n’ont plus le niveau qu’avaient les enseignants de l’époque bénie celle des hussards de la République qui prenaient le temps d’accompagner les jeunes au plus haut niveau dans tous les domaines, du primaire au secondaire. Aujourd’hui, l’éducation est devenue une valeur marchande, un commerce. Regardez le modèle anglo-saxon que l’on essaie de nous imposer. C’est d’abord une affaire commerciale. Beaucoup de jeunes vont en Angleterre pour commencer leurs études, ils paient très chers maintenant. Ils ont du mal à trouver une place pour un master en Angleterre et dans le système anglo saxon en général. Ils se rabattent alors sur le système éducatif français. Cette violence éducative, je la vis en permanence face à des jeunes qui sont en souffrance, en souffrance totale. Vous connaissez les taux de réussite en première année à l’université ? Combien ? Donnez un chiffre. 30% ! C’est à dire 70% d’échecs. Comment allez vous gérer cela ? Comment allez vous leur donner confiance en eux mêmes et dans la vie qu’ils vont entamer ? 

Des jeunes condamnés dès l’âge de 12 ans

Beaucoup de ces jeunes choisissent des voies qui ne sont pas les leurs. On les a poussés, condamnés à aller vers ces voies en leur disant : “tu ne seras jamais ceci ou tu ne seras jamais cela.” Et ceci dès l’âge de 12 ans. On condamne des jeunes à 12, 13, 14 ans. Combien de mes camarades qui ont fait des études très brillantes, polytechniciens, normaliens, etc sont malheureux aujourd’hui parce qu’ils me disent : “ce n’est pas ce que je voulais faire. J’ai subi des pression, parfois familiales, souvent au niveau de l’école.” Certains vont vers des métiers manuels, de l’artisanat qui sont de très beaux métiers. Ils permettent de voir ce que l’on fait avec ses mains, sa tête, de voir concrètement le sens de leur travail. Mais la plupart des étudiants malheureusement ne savent même pas pourquoi ils sont là. Et notre système éducatif n’a pas cette capacité à les accueillir de manière cohérente et performante ».


Georges Haddad a développé ce dernier point dans l’interview qu’il a donnée dans le premier numéro de notre magazine qui est toujours en vente dans les kiosques ou via ce lien. Continuez à suivre sa réflexion en lisant sa tribune très inspirante.

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